Première analyse des récits SERAC pour le ski de randonnée — 11/2020

Activités :
Catégories : récits, environnement montagne
Type d'article : collaboratif (CC by-sa)

Maud Vanpoulle – doctorante en Accidentologie des sports de montagne, université Lyon 1
Relectures: O. Moret, B. Soulé, H. Qualizza, ANENA

La base SERAC est une plateforme de partage d’expériences destinée à collecter et diffuser les histoires individuelles d’accidents, mais aussi d’incidents ou de situations critiques, pour en tirer collectivement des apprentissages. Elle vise à fournir les moyens d’une réflexion personnelle sur les expériences vécues par soi-même ou par les autres. Elle donne lieu depuis décembre 2018 à une analyse scientifique dans le cadre d’une thèse de doctorat.
Nous vous proposons aujourd’hui une approche plus détaillée des récits de ski de randonnée. Le mode de traitement de la matière SERAC est dynamique et se doit d’évoluer en fonction des attentes des pratiquants. Le système SÉRAC est un outil collaboratif qui s’inscrit dans une démarche participative. Pour l’encourager et continuer d’améliorer le dispositif, nous sommes en attente de vos réactions et suggestions sur ce document. Les situations mises en avant vous paraissent-elles parlantes ? Quel type de traitement vous a paru le plus pertinent ?

Quand vous lisez un récit… Je vous invite à vous questionner sur l’écho que l’histoire décrite produit en vous. Qu’est-ce que ce récit me dit sur ma propre pratique ?

Quand vous partagez un témoignage… Merci ! Vos expériences sont précieuses.
N’hésitez pas à détailler ce que vous avez fait, perçu, senti au moment où la situation a basculé dans une séquence accidentelle ou quasi accidentelle, juste avant, juste après. Sur quoi vous êtes-vous appuyé pour prendre telle ou telle décision ?

Au printemps 2020 (30/03/2020), la base SERAC comportait 335 rĂ©cits concernant les activitĂ©s se rapprochant de l’alpinisme, c’est-Ă -dire le rocher haute montagne ou terrain d’aventure, l’escalade en grandes voies, les terrains en neige glace ou mixte, la cascade de glace et le ski de randonnĂ©e. Les autres rĂ©cits rapportent des Ă©vènements liĂ©s Ă  l’escalade d’une longueur (62), la randonnĂ©e (18), le parapente (2) et le VTT (1).
Cent soixante-deux récits concernent le ski de randonnée comme activité principale de la sortie, soit 48% des récits d’alpinisme dans SERAC (n=335). Le ski de randonnée est de loin l’activité la plus renseignée dans la base SERAC. Cette dernière comprend le ski de randonnée sans accès mécanique, le ski de montagne assisté par une remontée mécanique et complété par une remontée en ski de randonnée et le ski par gravité, c’est-à-dire totalement permis par une remontée, dans un environnement de haute montagne où l’itinéraire n’est plus balisé à partir du moment où l’on quitte les infrastructures.
Pour lire l’ensemble des récits, cliquez ici

1. Repères chiffrés sur l’accidentologie SERAC en ski de randonnée

1.1. Types d’évènements principaux

_Rappel : Afin de considĂ©rer aussi bien les incidents bĂ©nins que les accidents graves, nous choisissons de situer l’évènement non souhaitĂ© (ENS) au moment oĂą la situation peut encore dĂ©boucher sur des consĂ©quences graves comme sur un Ă©vènement sans dommages physiques. Dans le cas d’un enchaĂ®nement d’évènements, c’est le premier de la sĂ©quence accidentelle en mesure d’entraĂ®ner des consĂ©quences qui est pris en compte. Par exemple, dans le cas d’une chute provoquĂ©e par un dĂ©faut de fonctionnement d’une fixation, c’est le problème matĂ©riel qui est pris en compte. Dans le cas d’une avalanche dĂ©clenchĂ©e par l’effondrement d’une corniche, c’est l’effondrement de la corniche qui est pris en compte, s’il est clairement identifiable comme initiateur de l’avalanche. Dans le cas d’une chute provoquĂ©e par une coulĂ©e d’avalanche, nous nous focaliserons sur l’avalanche.

Figure 1 : Types d’évènements principaux en ski de randonnĂ©e dans la base SERAC
Figure 1 : Types d’évènements principaux en ski de randonnée dans la base SERAC

L’évènement non souhaité (ENS) principal reporté en ski de randonnée dans SERAC est de loin l’avalanche dans 65% des cas (n=107). La chute, ou un déséquilibre rattrapé in extremis, intervient dans 21% des récits.
Il est intéressant de comparer cette répartition avec celle trouvée dans les bases de données du PGHM. Dans ces dernières, la chute du skieur apparaît comme la cause principale des secours dans 34,2% des cas, alors que l’avalanche ne représente « que » 10,4% des secours effectués. La chute est également la cause d’accident la plus porteuse de dommages physiques (blessures et décès)1.

Figure 2: Causes des secours du PGHM en ski de randonnĂ©e de 2008 Ă  2018 d’après le SNOSM
Figure 2: Causes des secours du PGHM en ski de randonnée de 2008 à 2018 d’après le SNOSM

La prédominance des déclarations d’avalanche dans SERAC est donc à relativiser. La base SERAC, par l’attention portée sur les accidents comme les incidents mineurs permet de capter de nombreux évènements sans gravité qui échappent à tout recensement officiel par les secours ou les services médicaux. Soixante-treize pourcents des ENS rapportés dans SERAC en ski n’entraînent d’ailleurs pas de dommages physiques. Il est donc possible que de nombreux incidents bénins d’avalanche n’apparaissent pas dans les données du secours, ce qui expliquerait leur surreprésentation dans SERAC. Par ailleurs, cette proportion donne une idée de la perception du risque principal des pratiquants témoignant sur SERAC, qui apparaît alors en décalage avec le type d’accidents engendrant le plus fréquemment un secours. Les skieurs sont plus à même de partager leur expérience d’un évènement perçu comme commun et particulièrement risqué dans l’activité (l’avalanche), que celle d’un évènement moins souvent considéré (la chute). La tradition de partage d’expérience et d’analyse des facteurs humains est par ailleurs plus ancienne dans le domaine des avalanches que dans celui des chutes, plus souvent associées aux pratiques de l’alpinisme estival. Le risque de chute revêt un caractère plus évident que celui de l’avalanche, lui plus insidieux et non directement visible. Tout skieur exposé au vide ressent assez directement le risque de chute. Cette évidence pourrait laisser penser que la chute nécessite moins de travail préventif ou d’analyse de nos comportements que l’avalanche. Néanmoins, les pistes d’explication et de prévention incluent bien évidemment le niveau technique des skieurs, mais apparaissent plus complexes et relèvent tout autant de mécanismes comportementaux et perceptifs que la prise de décision en milieu avalancheux. En tout état de cause, il apparaît que la chute ne doit pas être négligée dans la prévention des risques en ski.

1.2. Le contexte des déclenchements d’avalanche

Tous les récits SERAC n’apportent pas de précision sur le contexte du déclenchement des avalanches et leurs conséquences. La suite des observations est donc établie à partir d’une quantité plus faible de récits (de 72 à 87). Il est néanmoins intéressant de noter qu’elles concordent quasiment en tous points avec les observations de l’ANENA (Association Nationale d’Étude de la Neige et des Avalanches), ce qui les renforce.

Des déclenchements d’origine humaine

Quatre-vingts huit pourcents des avalanches sont d’origine humaine : 78 % sont dĂ©clenchĂ©es par le groupe lui-mĂŞme et 10% par un autre groupe. Dans ce deuxième cas, l’avalanche est directement liĂ©e Ă  la prĂ©sence d’un autre groupe : soit par surcharge d’une mĂŞme zone par le regroupement de deux groupes, soit par le dĂ©clenchement d’une avalanche de plaque par un groupe situĂ© en amont. Les 12% restant correspondrait Ă  un dĂ©part naturel. Ces rĂ©sultats concordent Ă  2 points près avec les donnĂ©es de l’ANENA qui identifie 90% d’avalanches d’origine humaine. Certaines Ă©tudes identifient une proportion plus faible d’avalanche liĂ©es Ă  des dĂ©parts naturels ou spontanĂ©s 2. Cette diffĂ©rence peut s’expliquer de deux manières. De nombreux tĂ©moignages de SERAC Ă©voquent des coulĂ©es d’avalanche bĂ©gnines sans contact avec les pratiquants. Ce type d’incident peu comptabilisĂ© dans les statistiques des secours peut conduire Ă  une augmentation de la part des avalanches naturelles dans les donnĂ©es de SERAC. En outre, cette analyse s’appuie sur les rĂ©cits des rĂ©pondants et leur interprĂ©tation de la situation. Il est possible que des avalanches dĂ©clenchĂ©es Ă  distance par les skieurs eux-mĂŞmes ou par un groupe aient Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©es par les rĂ©pondants comme des coulĂ©es spontanĂ©es.

Figure 3 : Causes des dĂ©clenchements d’avalanche en ski dans SERAC (n=87)
Figure 3 : Causes des déclenchements d’avalanche en ski dans SERAC (n=87)

Type de groupe impliqué

Soixante-quatorze pourcents des évènements rapportés n’implique qu’un seul groupe. Dans près de 15% des cas, plusieurs groupes indépendants sont impliqués et sont directement à l’origine du déclenchement (surcharge du manteau, difficultés à communiquer des consignes de sécurité et de distanciation entre plusieurs groupes, arrivée par le haut d’un groupe extérieur, etc.). Contrairement à l’alpinisme (rocher ou neige, glace, mixte), la pratique solitaire est assez répandue avec 15% de personnes seules. La base de données ANENA recense elle aussi 16% de personnes pratiquant seules impliquées dans des accidents d’avalanche.

Figure 4 : Personnes impliquĂ©es dans les ENS en ski dans SERAC (n=72)
Figure 4 : Personnes impliquées dans les ENS en ski dans SERAC (n=72)

Terrain

Il est intéressant de noter que 65 % des avalanches reportées dans SERAC surviennent à la descente. Outre des explications mécaniques liées à une charge du manteau neigeux différente à la montée et à la descente, on peut s’interroger sur l’interprétation de ce résultat liée à la gestion humaine. On peut supposer que des facteurs liés à la rapidité de la descente à ski, laissant moins de temps à l’analyse du terrain et à la mise en place d’une stratégie de gestion des risques (distances, points de regroupement) entrent en jeu, notamment dans le cas d’une descente par un itinéraire différent de celui de montée. De plus l’effet de la « griserie » de la descente, que nous détaillerons dans la section 2.1., est susceptible de reléguer au second plan l’analyse des risques et les actions à mettre en place pour les minimiser.

Conséquences

Les conséquences des avalanches en ski dans SERAC sont majoritairement bénignes ou peu graves avec 49% des cas où la victime est emportée mais non ensevelie et 36% où elle n’est pas emportée. La base de données de l’ANENA confirme cette proportion avec 49% des victimes emportées qui ne sont pas ensevelies. Ces résultats concordent avec le degré de gravité des ENS SERAC en ski, où 73% des évènements n’entraînent pas de temps d’arrêt de la pratique.

Figure 5 : ConsĂ©quences des avalanches en ski dans SERAC (n=72)
Figure 5 : Conséquences des avalanches en ski dans SERAC (n=72)

Les chiffres importants en bref…
- 65% des évènements en ski dans SERAC sont des avalanches
- Le PGHM lui, recense 34% de chutes et 10% d’avalanches
- Les avalanches sont déclenchées dans 78% des cas par le groupe lui-même
- 15% des avalanches dans SERAC concernent des pratiquants seuls
- 65% d’avalanches surviennent à la descente
- 49% des skieurs sont emportés mais non ensevelis à la suite d’une avalanche

2. Les facteurs contributifs des situations critiques d’avalanche

Sur 162 rĂ©cits, 72 apportent des prĂ©cisions sur les facteurs impliquĂ©s dans la mise en place des situations d’avalanche. C’est sur ces 72 rĂ©cits que nous concentrerons la suite de l’analyse pour tenter de lister les facteurs contributifs de situations Ă  risque en ski de randonnĂ©e.

Rappel: Les situations à risque en montagne sont complexes, dynamiques et à haut degré d’incertitude. Elles comportent de multiples facettes et les situations critiques qui en découlent sont largement multifactorielles. Quels sont les ingrédients, les éléments, les facteurs contributifs qui s’entremêlent pour aboutir à une situation de déséquilibre où une dernière inadéquation (même mineure) peut s’avérer dramatique ? Il apparaît difficile de hiérarchiser ces facteurs pour savoir quel élément entraîne l’autre et lequel serait réellement « la cause racine ». De plus, établir des liens de causalité entre des éléments de la situation, des comportements ou des techniques, et l’occurrence d’un accident, en d’autres termes identifier qu’un élément a effectivement joué un rôle décisif dans la survenue d’un évènement indésirable, n’est pas évident. Cela pourrait relever d’une surinterprétation des faits. Il s’agit plutôt de décrire ce que les pratiquants perçoivent d’une situation accidentogène, en gardant à l’esprit qu’aucun des facteurs présentés n’est suffisant pour qu’un accident survienne, ni nécessairement producteur de danger s’il est considéré de manière isolée.

2.1. L’humain, au cœur du risque

Vu la variété des situations racontées et l’impossibilité de vérifier sur le terrain les interprétations des participants, les causes techniques et nivologiques ne sont pas analysées dans cette synthèse. Les connaissances et expériences des répondants n’étant peu ou pas connues et pas comparables entre elles, il est délicat de généraliser leurs arbitrages quant aux causes que l’on pourrait qualifier d’objectives. Ce sont plutôt les impressions des pratiquants en termes de vigilance, de perception du danger, d’influences externes et de prise de décision, qui ressortent comme la matière la plus riche à approfondir à partir des récits. Il faut néanmoins garder à l’esprit que la réalité en situation est souvent plus complexe que ce qu’un récit peut décrire, la rendant impossible à modéliser selon des lois générales de fonctionnement. L’évocation ou non d’un facteur de risque peut être biaisée par de nombreux éléments ayant attrait au caractère non exhaustif des récits SERAC ou tout simplement à la conscientisation ou non de l’influence de ces facteurs par les pratiquants. La richesse des REX SERAC réside donc peu dans la possibilité de généraliser les grandes associations récurrentes de facteurs de risque, mais plutôt dans le caractère marquant de certains facteurs contributifs ou récits. Plutôt que de se focaliser sur la quantité de récits évoquant tel ou tel facteur, l’attention est portée sur les facteurs susceptibles d’engager une réflexion chez chacun sur sa pratique, et éventuellement sur la culture de pratique. Par conséquent la synthèse suivante ne saurait se baser comme seul critère de classification sur la quantité, mais tend plutôt à se baser sur la qualité des récits à même de susciter une réflexion personnelle.

Nous verrons que les éléments identifiés font largement référence aux influences communément regroupées sous le terme de facteurs humains. Ils vont notamment dans le sens des études menées par le chercheur N-Américain Ian McCammon sur l’influence des pièges heuristiques en milieu avalancheux. Ses travaux, et plus largement ceux de la psychologie cognitive sur les biais de l’inconscient, mais aussi ceux de la psychologie sociale sur les interactions entre pratiquants, sont des pistes d’interprétation pertinentes. Enfin, le risque, le fait de s’y confronter et son acceptation dans une certaine mesure sont des composantes irréductibles des activités de montagne. Les rapports au risque et ses représentations sont à la fois individuels et socio-culturellement construits et les interprétations des séquences accidentelles qui en découlent sont multiples.

Le premier rĂ©sultat marquant confirmant la place centrale de l’humain dans la prĂ©servation de sa sĂ©curitĂ© est le suivant : dans presque la moitiĂ© des rĂ©cits (49%, n=35) un risque est perçu ou ressenti, de manière plus ou moins conscientisĂ© par les participants, mais ils maintiennent leur engagement. Ă€ l’inverse, 13% (n=10) des rĂ©pondants rapportent un Ă©vènement d’avalanche dont le dĂ©clenchement ou l’ampleur les a totalement surpris. Dans les Ă©vènements d’avalanche plus qu’ailleurs, les pratiquants dĂ©crivent percevoir le danger, ou du moins l’intuition que quelque chose ne va pas, mais ils « y vont quand mĂŞme ». Trente-cinq pratiquants dĂ©crivent qu’ils avaient bien senti une situation dangereuse mais qu’ils ont maintenu leur engagement pour des raisons variĂ©es, qu’ils ne s’expliquent parfois pas eux-mĂŞmes. Les extraits suivants illustrent ce sentiment :

Plaque de Printemps au refuge de la Turia : « On avait bien anticipĂ© que ce versant E devait ĂŞtre bien chaud, mais on avait tablĂ© sur un temps couvert. Bien qu'arrivĂ©s Ă  la Gurraz avec le soleil, on s'est dĂ©cidĂ© Ă  monter quand mĂŞme. Erreur ! »

Grand Sorbier : « C'est très simple, ça craignait et je le sentais, mais l'envie a Ă©tĂ© trop forte, j'ai Ă©tĂ© stupide.
(…) J'ai senti les risques, dès le dĂ©but : fort vent donc fort transport de neige de grosses accumulations. Mais la montĂ©e vers le sorbier, bien saine m'a rassurĂ©. De plus l'envie de rĂ©aliser cet itinĂ©raire, le plaisir de tracer seul, la bonne neige, le beau temps ont pris le dessus sur les doutes. »

Pic de Bure : « Alors qu'on avait conscience que cette combe Ă©tait propice aux plaques (puisque nous avions d'abord dĂ©cidĂ© de ne pas y aller), devant la frĂ©quentation, et peut-ĂŞtre aussi par frustration de pas avoir pu skier la Combe de Mai, on y va quand mĂŞme. »

Les explications de ce maintien de l’engagement en « connaissance de cause » – connaissance relative car relevant parfois du domaine peu conscientisé – sont multiples et SERAC ne saurait les identifier toutes. Les facteurs contributifs suivants apparaissent néanmoins comme des pistes d’explication, ou semblent jouer un rôle dans la mise en place d’une situation critique.

2.1.1. La focalisation sur des facteurs rassurants

Vingt-huit rĂ©cits Ă©voquent l’influence de facteurs perçus comme rassurants, ou encore la concentration de l’attention sur ces facteurs plutĂ´t que sur d’autres indices plus prĂ©occupants. Les Ă©lĂ©ments constituant les facteurs rassurants identifiĂ©s dans SERAC sont les suivants :
- L’influence sociale
- Une course ou une section considérée comme facile ou peu dangereuse
- La familiarité du terrain ou l’habitude
- Un BERA rassurant, la proximité des remontées mécaniques, etc.
Ces éléments participent à une baisse de l’évaluation individuelle et collective des risques. Le jugement et l’analyse personnelle s’en retrouvent inhibés, ce qui s’accompagne souvent d’une baisse de la vigilance. L’influence de facteurs rassurants peut être couplé à un effet de « destinationite », expliqué dans la section 2.1.2. Le pratiquant cherche alors, de manière plus ou moins consciente, à justifier le maintien de son engagement sur un terrain pourtant perçu comme risqué en focalisant son attention sur ces indicateurs rassurants, voire en les recherchant activement dans l’environnement. Ils peuvent alors fonctionner comme des ancrages de l’attention qui limitent la perception des autres indicateurs de danger.

L’influence sociale

Nous avons rassemblĂ© la prĂ©sence de traces dans une pente, la prĂ©sence d’autres groupes engagĂ©s sur le mĂŞme itinĂ©raire ou l’obstination du groupe auquel on appartient, sous le terme « influence sociale ». L’influence sociale fait Ă©cho au biais cognitif de « preuve sociale » identifiĂ© par Ian McCammon (2002, 2004) : la preuve sociale est la tendance Ă  considĂ©rer un comportement comme correct Ă  partir du moment oĂą d’autres personnes y sont engagĂ©es. Un secouriste du PGHM interrogĂ© confirme cette tendance : « En ski il y a une certaine façon de se rassurer. Quand il y a du monde qui est sorti, que tout est tracĂ© on se dit tous que ce n’est pas risquĂ©. »
On peut voir dans les récits que cette influence sociale est bien souvent couplée à d’autres effets tels que l’attirance d’une bonne descente ou une forme de lassitude. L’exemple suivant illustre à la fois l’influence sociale au sein du groupe, celle de la présence de traces et l’attirance pour une bonne descente sur fond d’un risque pourtant clairement identifié. On voit également l’entrée en jeu de facteurs rassurants de terrain (« la voie normale n’est pas raide ») et une dynamique d’aller « voir toujours un peu plus loin ».

Petit Van :« MontĂ©e Ă  la croix, le vallon des vans est tout blanc et semble bien enneigĂ©, avec dĂ©jĂ  plusieurs traces. Les crĂŞtes fument toujours bien avec la neige qui doit se poser dans les versants N, je me dis (et je dis) que ce n'est vraiment pas le jour Ă  y mettre ses spatules. (…) Alex veut monter aux vans : la neige a l'air aussi bonne par lĂ  et c'est tracĂ©. Après quelques discussions, je finis par cĂ©der, après tout, la voie normale n'est pas raide et c'est dĂ©jĂ  bien tracĂ©. Dans la combe des Vans, la rive droite est en neige dure (la poudre a Ă©tĂ© soufflĂ©e), la rive gauche en neige poudreuse. On voit plusieurs personnes descendre dans le couloir NW du petit Van, ça ressemble Ă  du gavage ! ArrivĂ©s au col, on tire vers le petit Van, moins exposĂ© au vent et moins gelĂ© que la pente sommitale du grand van. Alex veut descendre par le couloir NW, je dis non, que c'est typiquement le versant oĂą des plaques sont en train de se former, mais comme du monde est passĂ© par lĂ  et que ça avait l'air d'ĂŞtre du très bon ski, je fini par cĂ©der. »

L’exemple suivant illustre la difficultĂ© de s’affirmer face Ă  ses compagnons de cordĂ©e, couplĂ© Ă  la fatigue accumulĂ©e, l’attirance pour une bonne descente et cette mĂŞme dynamique « d’aller voir un peu plus loin » :

Mont Charvet : « Quand mon collègue me rejoint, j'ai dĂ©peautĂ©. Il est surpris voire agacĂ© par ma dĂ©cision la jugeant prĂ©maturĂ©e, un peu comme un "abandon". Il me convainc que les conditions de ski vont ĂŞtre excellentes, et qu'on s'arrĂŞtera si "ça craint". Je suis restĂ© sur un sentiment de danger, je n'ai pas su passer du sentiment au factuel (il a neigĂ© depuis moins de 48h, il y avait du vent, la consistance de la neige a changĂ©, il y a une rupture de pente devant nous), probablement Ă  cause d'un manque d'assurance et certainement Ă  cause de la fatigue de la semaine. »

La course ou une section sont considérées comme faciles ou peu dangereuses

La facilitĂ© supposĂ©e d’une section ou d’un itinĂ©raire, son caractère perçu comme peu dangereux, ou encore le fait d’avoir passĂ© les principales difficultĂ©s entraĂ®ne naturellement une baisse de la vigilance. Cette observation corrobore des rĂ©sultats dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s dans l’analyse des rĂ©cits SERAC de neige, glace et mixte et dans le rapport sur l’accidentologie des sports de montagne publiĂ© en 2014 . Ce dernier prĂ©cisait que la majoritĂ© des accidents mortels impliquant des alpinistes avaient eu lieu sur des terrains faciles souvent en l’absence d’assurage. En milieu avalancheux cet effet trouve souvent racine au moment de la prĂ©paration de course, dans la manière d’aborder une course rĂ©putĂ©e facile ou encore comme faisable par mauvais temps, entraĂ®nant une attention moindre portĂ©e Ă  la prĂ©paration et aux signaux de danger une fois sur le terrain. L’extrait suivant illustre cet effet et montre ici encore qu’il est couplĂ© Ă  d’autres effets tels que celui de l’influence sociale ou une faible communication, toujours malgrĂ© un risque partiellement perçu :

Couloir E du Barlet : « {PrĂ©paration et choix de la course ¬} : C'Ă©tait ma première sortie de ski de l'annĂ©e alors je n'avais pas trop conscience des conditions. En particulier je ne m'attendais pas Ă  trouver autant de neige, je croyais que c'Ă©tait beaucoup plus sec. (…) Compte rendu sur skitour datant de quelques jours oĂą les 2 couloirs avaient Ă©tĂ© enchaĂ®nĂ©s en bonne poudre. (…) Je connaissais le Barlet comme un sommet 'de mauvais temps', faisable mĂŞme quand les conditions ne sont pas terribles.
(…)
{DĂ©roulĂ©} : Ă  la montĂ©e, le 3e membre du groupe, Ă  la traĂ®ne, fait demi-tour et nous dira plus tard qu'il trouvait la traversĂ©e trop avalancheuse. Au-dessus du lac on se dĂ©cide pour le couloir E car une coulĂ©e est visible dedans, donc moins de risque selon nous. Nous commençons Ă  monter dans la poudreuse assez dense et remarquons que la coulĂ©e est seulement superficielle et des craquelures sous les skis de plus en plus frĂ©quentes en montant, mais sur une faible profondeur. Les craquelures auraient dĂ» nous mettre la puce Ă  l'oreille. (…) Au moment d'entrer dans l'Ă©troiture du couloir, la neige se dĂ©tache du rocher juste au-dessus (3 m) de moi et commence par me contourner puis je sens que ça lâche sous mes skis et je pars avec (…) »

Familiarité du terrain, habitude et expérience

Cette impression de facilitĂ© est parfois couplĂ©e Ă  un terrain familier (une course souvent parcourue, un massif de proximitĂ©) ou Ă  l’effet de l’habitude liĂ©e au fait de passer rĂ©gulièrement au mĂŞme endroit, de rĂ©pĂ©ter des gestes automatisĂ©s ou encore d’avoir effectuĂ© de nombreuses sorties dans la saison. McCammon relève que 69% des accidents d’avalanche auraient lieu sur des pentes familières pour la victime. Il parle du biais de familiaritĂ©, dĂ©fini comme la tendance Ă  considĂ©rer un comportement comme correct Ă  partir du moment oĂą on l’a dĂ©jĂ  effectuĂ© par le passĂ©. Ainsi, lorsqu’une situation ou un lieu est familier, on aurait tendance Ă  ne pas (rĂ©-) Ă©valuer les risques de manière approfondie, mais Ă  utiliser la stratĂ©gie que l’on connaĂ®t le mieux sans la questionner. On peut Ă©galement parler de normalisation du risque, qui apparaĂ®t avec l’expĂ©rience et qui tend Ă  diminuer la perception du risque par le pratiquant habituĂ© , ou encore d’excès de confiance ressenti suite Ă  l’accumulation d’expĂ©riences positives jusqu’alors. Lorsque tout s’est toujours bien passĂ© sur ce type de terrain, Ă  cet endroit, ou tout simplement que tout le reste de la saison s’est bien dĂ©roulĂ© et que l’on se sent « en forme », un sentiment de confiance et de banalisation du risque peut mener Ă  relĂ©guer l’analyse approfondie des risques Ă  l’instant t au second plan. Les extraits suivants en sont reprĂ©sentatifs :

Mont Fromage :« Nous n'avons pas fait suffisamment attention au vent fort qui transportait la neige car c'est un itinéraire qu'on pratique habituellement quand les risques d'avalanches sont forts. Bref, on s'est fait piéger par l'habitude d'un itinéraire qu'on pensait protégé du risque. »

Pointe de Chalune :« Que faut-il tirer de cette mĂ©saventure ? ne pas ĂŞtre trop sĂ»r de soi car mĂŞme au bout de quarante ans de ski de rando on peut se paumer dans son jardin ! »

2.1.2. Le poids de l'objectif ou la « destinationite »

La primautĂ© accordĂ©e Ă  l’objectif fixĂ© par rapport Ă  d’autres considĂ©rations peut expliquer un engagement maintenu dans un secteur aux signaux de danger pourtant Ă©vidents d’un point de vue extĂ©rieur. Ici, l’attrait pour un objectif rĂŞvĂ© depuis longtemps, l’impression de raretĂ© liĂ©e par exemple Ă  d’excellentes conditions, des frustrations rĂ©pĂ©tĂ©es dans l’activitĂ© ou au cours de la sortie, ou encore les investissements dĂ©jĂ  engagĂ©s vers ce projet tels que les heures de route effectuĂ©es ou les jours de congĂ©s posĂ©s, semblent peser de leur poids dans 16 rĂ©cits. Ces observations, dĂ©jĂ  effectuĂ©es en neige, glace et mixte, font Ă©cho au biais cognitif de summit fever : l’attitude consistant Ă  s’attacher uniquement Ă  l’atteinte de l’objectif fixĂ©, qu’il soit celui d’un sommet, de skier une bonne neige ou celui d’un gain financier, et ce mĂŞme si tous les signes s’y opposent. Le participant devient aveugle aux indices de danger Ă  partir du moment oĂą il s’est engagĂ© sur cette voie, se focalisant par exemple sur les facteurs rassurants, voire il tend Ă  ĂŞtre de plus en plus « aveugle » Ă  des indices pourtant de plus en plus Ă©vidents Ă  mesure qu’il se rapproche du but et qu’il a investi plus de ressources pour y parvenir. Munter parle Ă  ce titre de pensĂ©e balistique, tendue uniquement vers l’objectif . Dans le secteur de l’aĂ©ronautique on parle de « destinationite » qui reprĂ©sente bien l’idĂ©e d’être fixĂ© sur la destination envisagĂ©e. Ces effets peuvent ĂŞtre renforcĂ©s par l’influence des investissements irrĂ©cupĂ©rables (sunk cost effect) dĂ©finis comme la tendance Ă  intensifier les engagements envers le cours d’une action pour laquelle on a dĂ©jĂ  investi des ressources irrĂ©cupĂ©rables (temps, argent, efforts); ou encore par l’effet de raretĂ© dĂ©fini comme la tendance Ă  attribuer une valeur disproportionnĂ©e aux opportunitĂ©s considĂ©rĂ©es comme rares, limitĂ©es ou pas encore accĂ©dĂ©es par d’autres.
On peut faire le parallèle avec le biais de cohĂ©rence ou d’engagement dĂ©crit par McCammon qui renvoie Ă  l’idĂ©e selon laquelle l’Homme tend Ă  maintenir une cohĂ©rence interne entre ses diffĂ©rents actes et dĂ©cisions. Ainsi est-il plus facile de prendre une dĂ©cision qui concorde avec celles prises prĂ©cĂ©demment que de changer d’objectif. Au lieu, d’analyser chaque nouvelle Ă©volution de la situation, nous restons sur nos premières impressions, en dĂ©pit de nouveaux indicateurs de danger que nous tendons Ă  ignorer. Le biais de confirmation peut alors nous pousser Ă  uniquement rechercher dans l’environnement des informations qui confirment notre hypothèse initiale, tels que les facteurs rassurants. L’extrait suivant est Ă©loquent Ă  ce sujet. Il montre la « destinationite » couplĂ© Ă  un sentiment de griserie liĂ© Ă  l’environnement et la promesse d’une belle descente, relĂ©guant bien naturellement la perception des signaux de danger au second plan :

TrĂ©lod : Couloir N: «En arrivant sous le col de sortie du couloir, Jean remarque que c'est un terrain propice aux plaques. (…) Oui, mais on se dit aussi qu'Ă  pieds, tout cela reste très bien en place, et l'euphorie de terminer ce col puis de monter au sommet nous gagne. (…) Au col, nous laissons les skis ici et faisons l'aller-retour au sommet avec piolet-crampons. Très belle ambiance encore, digne d'une course d'alpinisme, et arrivĂ©e au sommet majestueuse avec un vent du S qui s'est calmĂ©. Qu'il est bon d'ĂŞtre seuls dans un tel cadre ! Nous jubilons...
Toujours pas de vent ici, nous flottons dans notre bonheur, et rechaussons bientĂ´t les skis pour ce qui doit ĂŞtre le moment phare de la course: la descente du couloir N! Les signes observĂ©s tout Ă  l'heure qui auraient dĂ» nous faire choisir la voie normale de descente plutĂ´t que le couloir sont oubliĂ©s, nous allons nous gaver de poudreuse ! Je me lance, enchaĂ®ne quelques virages (…) et lĂ , je dĂ©clenche une petite plaque d'environ 20 cm de profondeur sur quelques mètres de large (…) Dans un silence incroyable, ma plaque entraĂ®ne tout le reste du couloir. (…) Quand Pierre me rejoint, nous rĂ©alisons nos erreurs : oui, c'Ă©tait bien un terrain Ă  plaques, et non, on n’aurait pas dĂ» descendre par ce couloir et prĂ©fĂ©rer la voie normale malgrĂ© la dĂ©ception d'ĂŞtre montĂ© "jusque lĂ  pour ça"... Si nous avons ignorĂ© tout cela, c'est parce que nous Ă©tions euphoriques Ă  l'idĂ©e de descendre ce couloir, plutĂ´t que la voie normale verglacĂ©e et sans intĂ©rĂŞt. Nous nous sommes laissĂ©s envahir par l'ampleur de cette course, impatients de la rĂ©aliser intĂ©gralement par une si belle journĂ©e »

2.1.3. Le poids du choix le moins coûteux ou le plus rapide

L’option la plus facile, rapide ou moins fatigante influence parfois notre dĂ©cision, quand bien mĂŞme elle comporte des risques supĂ©rieurs aux autres possibilitĂ©s. Cette influence peut ĂŞtre une explication au fait de s’engager en connaissance de cause dans un terrain perçu comme risquĂ©. Face Ă  un dĂ©tour plus long mais moins exposĂ© ou au fait de devoir remonter toute une pente pour Ă©viter une section avalancheuse on peut se convaincre que « ça ira » alors mĂŞme qu’on avait pressenti un danger, s’appuyant Ă©ventuellement sur des facteurs rassurants pour justifier notre dĂ©cision. On parle parfois Ă  ce titre de « petite flemme ». La notion de rapiditĂ© entre Ă©galement en jeu : l’idĂ©e qu’aller plus vite serait nĂ©cessairement gage de sĂ©curitĂ© transparaĂ®t dans les rĂ©cits. Bien qu’il soit parfois nĂ©cessaire d’être rapide en montagne, l’empressement, le sentiment d’urgence ressenti peuvent pousser Ă  prĂ©cipiter ses actions et ses dĂ©cisions sans gains en termes de sĂ©curitĂ©. L’efficacitĂ© recherchĂ©e par la vitesse se fait alors au dĂ©triment de la prĂ©caution, de la concentration et de la minutie. S’il est Ă©vident que plus l’on rĂ©duit le temps d’exposition aux dangers plus on diminue la probabilitĂ© d’accidents, il s’agit toutefois de s’interroger sur les risques accrus par les effets nĂ©gatifs de l’empressement tels que le stress ou la prĂ©cipitation. Cette prĂ©cipitation est parfois renforcĂ©e par des conditions climatiques oppressantes telles que le froid ou le vent entraĂ®nant une volontĂ© « de vite sortir d’ici ».
On peut oser ici une proposition d’explication d’un certain engouement pour la rapiditĂ© : celle de l’influence d’une certaine « culture de la vitesse ». La pratique de l’alpinisme est marquĂ©e par la rapiditĂ©, les enchaĂ®nements, la recherche de la lĂ©gèretĂ© du matĂ©riel permettant d’aller plus vite, les temps rĂ©alisĂ©s pour telle ou telle ascension. Depuis Gaston RĂ©buffat, Christophe Profit, et plus rĂ©cemment Kilian Jornet, UĂ«li Steck, Paul Bonhomme ou encore Alex Honnold, de nombreuses figures mĂ©diatisĂ©es de l’alpinisme se dĂ©marquent par l’enchaĂ®nement de la quantitĂ© de voies qu’ils sont capables de rĂ©aliser en un temps rĂ©duit.
La vitesse associĂ©e Ă  la prĂ©cipitation peut devenir contre-productive en termes de sĂ©curitĂ©. L’idĂ©e d’un juste compromis Ă  trouver entre efficacitĂ© et minutie apparaĂ®t ici cruciale. L’extrait suivant illustre le poids du choix le plus facile techniquement, couplĂ© Ă  un vent oppressant et l’effet d’un facteur rassurant (BERA 1) :

Lac de Crop :« Les mauvaises conditions de neige (neige de printemps très regelĂ©e + boules) nous ont poussĂ© Ă  sortir de la zone de trace habituelle Ă  cet endroit, pour aller chercher des zones de progressions plus facile (mais plus raides et chargĂ©es).(…) C'est clairement le facteur mĂ©tĂ©o qui a jouĂ© : sans le fort vent et le transport de neige qui obligeait Ă  s'abriter le visage dans ce secteur, j'aurais Ă©tĂ© un peu plus vigilant sur lĂ  oĂą je posais mes skis. De MĂŞme, si on n'avait pas Ă©tĂ© avec un BRA aussi rassurant, je n'aurais pas adoptĂ© ce mode de progression »

L’extrait suivant montre un enchaĂ®nement d’évènements (erreur d’itinĂ©raire-conditions climatiques compliquĂ©es-prĂ©cipitation) menant Ă  choisir un itinĂ©raire plus exposĂ© par volontĂ© de rapiditĂ© :

Pointe de la Porte d’Église : « Petite erreur d'itinĂ©raire qui nous a amenĂ© Ă  affronter cette pente. Ceci est dĂ» Ă  un manque de prĂ©paration de l’itinĂ©raire et une navigation Ă  vue (grand froid et vent n'incitant pas aux poses et lecture de carte) -> Vues les conditions, ce n'Ă©tait apriori pas vraiment un problème Ă  mon avis. Dans le choix de la trace, a posteriori j'aurais facilement pu Ă©viter la plaque qui plus est en passant sur des pentes moins raides, mais j'Ă©tais pressĂ© de sortir sur la bosse »

2.1.4. Communication, composition du groupe et leadership

Il est admis qu’une communication efficace et une expression libĂ©rĂ©e de la part de tous les membres du groupe participe Ă  une meilleure analyse et prise en compte des risques. Un leader ne peut Ă  lui seul tout percevoir et ĂŞtre vigilant Ă  tout instant, en partie Ă  cause des diffĂ©rents biais Ă©voquĂ©s prĂ©cĂ©demment, il doit donc s’appuyer sur toutes les ressources de son groupe. Onze pratiquants dĂ©crivent un manque de communication, ou avoir exprimĂ© des doutes qui n’ont pas Ă©tĂ© pris en compte dans la dĂ©cision finale. Cet effet est Ă  mettre en relation avec l’influence sociale au sein du groupe dĂ©crite prĂ©cĂ©demment. Par ailleurs, la bonne entente et connaissance entre les membres du groupe est souvent prĂ©sentĂ©e comme un point positif dans les rĂ©cits, favorisant a priori la communication et l’analyse des risques. NĂ©anmoins la connaissance Ă©levĂ©e entre les membres du groupe apparaĂ®t dans 10 rĂ©cits alternativement comme un facteur prĂ©ventif, ou au contraire comme un facteur ne favorisant pas une communication efficace. Les risques liĂ©s aux groupes qui se connaissent bien peuvent ĂŞtre variĂ©s. Dans un groupe d’experts ou d’amis proches peut apparaĂ®tre une tendance Ă  accorder une trop grande confiance aux autres, menant Ă  une dilution des responsabilitĂ©s . Chacun se repose sur ses compagnons pour prendre une dĂ©cision en partant du principe tacite que s’il y a un problème, les autres, ou le leader, l’exprimeront. En l’absence de verbalisation d’un risque, le groupe continue Ă  s’engager dans le projet initial malgrĂ© des dangers identifiĂ©s en silence par les participants. Cet effet se produit particulièrement quand aucun leader responsable de l’analyse du risque n’est dĂ©signĂ© en dĂ©but de sortie ou que celui-ci est implicitement auto-proclamĂ© de par son statut ou son expĂ©rience.
Par ailleurs, dans un groupe d’amis la bonne entente peut devenir obligatoire prévalant sur l’évaluation des dangers qui pourrait mener à une décision « impopulaire ». On parle alors de désir de séduction , ou encore du biais de la pensée groupale ou de consensus qui fait passer la cohésion du groupe avant l’analyse des risques.

PlutĂ´t que de s’attacher Ă  la nature des liens entre les participants (proximitĂ©, connaissance, responsabilitĂ©), il s’agit de s’intĂ©resser Ă  la communication et au type de leadership mis en place, en gardant Ă  l’esprit qu’une communication claire et efficace demande une attention et un effort particulier (elle ne va pas de soi). Cela peut ĂŞtre le rĂ´le du leader de rĂ©partir les responsabilitĂ©s de l’analyse des risques et d’instaurer un climat de confiance favorisant la communication de chacun Ă  propos de ses ressentis et de ses perceptions des risques. Le leader, plus que seul chef de sortie choisissant l’itinĂ©raire, devient alors responsable d’organiser les Ă©changes au sein du groupe et de rĂ©partir la tâche d’analyse des risques. Pour aider Ă  la mise en place d’une communication vertueuse, des techniques peuvent aider : briefing, dĂ©briefing, prises de dĂ©cision collĂ©giales, partage de consignes gestuelles, distribution de rĂ´les caricaturaux (optimiste, pessimiste, avocat du diable, …), etc.

L’extrait suivant illustre les difficultĂ©s liĂ©es Ă  la communication et aux prises de dĂ©cision au sein d’un groupe :

Pic du Rognolet :« Le debriefing a montrĂ© une dĂ©faillance du leader qui, après avoir convaincu son groupe de renoncer Ă  l'itinĂ©raire envisagĂ© au dĂ©part, au plan B et mĂŞme Ă  un sommet habituellement très frĂ©quentĂ©, a renoncĂ© Ă  tort Ă  jouer son rĂ´le de "castrateur systĂ©matique". Il s'est en outre laissĂ© influencer par certains Ă©lĂ©ments du groupe dont l'envie de sortir malgrĂ© tout des sentiers battus Ă©tait palpable. (…) Ă€ ce stade la communication jusqu'ici bien Ă©tablie dans le groupe s'est un peu tarie et des indices de transport de neige par le vent n'ont pas Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s. Il est apparu que les autres skieurs n'avaient pas une conscience manifeste de ces Ă©lĂ©ments »

2.1.5. Une mauvaise gestion de l’horaire

Enfin, un horaire trop tardif aurait jouĂ© un rĂ´le dans la survenue d’un ENS dans 8 rĂ©cits. C’est souvent le cas des avalanches de neige lourde au printemps. Ici encore ce facteur est souvent liĂ© Ă  d’autres effets tels que celui du poids du choix le moins coĂ»teux ou une volontĂ© de rapiditĂ© entraĂ®nant la prĂ©cipitation. C’est parfois dĂ» Ă  une mauvaise gestion de l’horaire dès la prĂ©paration de course que les participants peuvent se retrouver Ă  agir prĂ©cipitamment car il est dĂ©jĂ  trop tard, entraĂ®nant alors l’omission d’une mesure de sĂ©curitĂ© ou la non perception d’un indice de danger important. Enfin, le poids de l’objectif fixĂ© peut alors pousser Ă  ne pas suffisamment prendre en compte ce retard sur l’horaire.

2.2. En rĂ©sumĂ© : la combinaison de facteurs multiples

Les situations critiques sont bien souvent le fruit de l’interaction de facteurs multiples. Comme nous l’avons vu dans les extraits de récits, les facteurs décrits ci-dessus interviennent souvent de manière combinée dans une dynamique de situation plus globale. Ce qui se joue dans une situation en montagne est hautement lié au contexte, aux histoires individuelles de chacun, aux perceptions de l’environnement, aux rapports au risque, etc. Prendre en compte l’ensemble de ce contexte a posteriori est délicat, car il est impossible d’avoir toutes les informations en main à partir des récits. De plus, l’interprétation d’accidents après coup est marquée d’un biais de reconstruction a posteriori qui peut être problématique. Il renvoie à la facilité de juger le caractère évidemment dangereux d’une situation une fois hors contexte, et à la tentation de tirer des liens de causalité parfois hâtifs entre la présence de facteurs et la survenue d’un accident. Plutôt que la mise en évidence d’explications systématiques d’accidents, les facteurs contributifs identifiés ici soulignent donc la présence de dynamiques accidentogènes qui se mettent en place. C’est bien souvent suite à un enchaînement de petites décisions sans conséquences apparentes, encouragées par différents facteurs contributifs s’auto renforçant et impactant la perception des dangers, que les participants se retrouvent dans une situation critique où une dernière inadéquation (le virage au mauvais endroit, le déséquilibre) termine de déséquilibrer une situation déjà sous tension, et abouti à l’accident. On assiste à une dynamique d’entonnoir où les marges de manœuvre se réduisent au fur et à mesure et où une cascade d’évènements se met en place poussant finalement le pratiquant vers une dernière « erreur » souvent mineure considérée isolément. Ces dynamiques accidentogènes et la hiérarchie des facteurs contributifs diffère selon les situations et il apparaît délicat de les modéliser de manière systématique pour plusieurs accidents. Le schéma suivant (figure 6) représente les principaux facteurs contributifs participant à la mise en place de situations critiques identifiés dans SERAC. La situation critique est le fruit de différents facteurs, chacun jouant un rôle équivalent qui ne peut être hiérarchisé. On peut voir qu’ils sont inter-reliés et qu’ils peuvent s’auto-renforcer. L’ENS est alors « relâché » par un évènement déclencheur. On voit alors que la bascule d’une situation critique à un incident ou un accident peut relever d’évènements mineurs.

Figure 6 : la combinaison des diffĂ©rents facteurs contributifs en ski de randonnĂ©e dans SERAC
Figure 6 : la combinaison des différents facteurs contributifs en ski de randonnée dans SERAC

Ce schĂ©ma renforce les observations permises par les extraits de rĂ©cit. On retrouve les facteurs contributifs et leurs liens entre eux : l’effet des facteurs rassurants est en lien avec le poids de l’objectif ; la gestion de l’horaire est en lien avec la prĂ©cipitation ; le groupe et la communication sont en lien avec la preuve sociale parfois Ă  l’œuvre au sein des facteurs rassurants ; ces derniers entraĂ®nent une vigilance relâchĂ©e en termes principalement d’attention portĂ©e Ă  l’analyse des dangers. La vigilance est un item transversal n’apparaissant pas dans la liste des facteurs contributifs Ă©numĂ©rĂ©s en section 2.1., regroupant les phĂ©nomènes liĂ©s Ă  l’attention portĂ©e autant au geste technique qu’à l’analyse du terrain. Enfin, rappelons que l’interaction de ces diffĂ©rents facteurs se dĂ©roule bien souvent dans le contexte d’un risque perçu ou ressenti. Ils viennent donner une piste d’explication au maintien de l’engagement ou minimiser la perception de ce risque.

3. Les facteurs contributifs des chutes en ski de randonnée

Le nombre de rĂ©cits permettant d’analyser le contexte et les facteurs contributifs de la mise en place des situations de chute est limitĂ© (29 rĂ©cits). Il est nĂ©anmoins important de se pencher sur ces Ă©lĂ©ments tant la chute est une cause frĂ©quente d’accident et lourde de consĂ©quences d’après les donnĂ©es du PGHM (34% des secours, dont 96% de personnes blessĂ©es ou dĂ©cĂ©dĂ©es), pourtant parfois oubliĂ©e dans la prĂ©vention des risques en ski de randonnĂ©e. Cinq facteurs contributifs ressortent particulièrement :
- La vigilance relâchée ;
- La perception de facilité ou de fin des difficultés ;
- La fatigue en fin de course ;
- La fatigue accumulée avant la course ;
- L’excitation, la griserie de l’action et de l’environnement.
Le schéma suivant résume leurs fréquences et leurs interactions. On peut voir que la vigilance est au centre des facteurs contributifs de chute en ski de randonnée et que ceux-ci sont ici encore inter-connectés.

Figure 7 : facteurs contributifs des Ă©vènements de chute en ski de randonnĂ©e
Figure 7 : facteurs contributifs des évènements de chute en ski de randonnée

4. Pistes préventives

Les ressources sur la prĂ©servation de la sĂ©curitĂ© en ski de randonnĂ©e sont abondantes et dĂ©taillĂ©es. Les rĂ©sultats prĂ©sentĂ©s ici ne prĂ©tendent ni les remplacer ni ĂŞtre novateurs dans ce domaine. NĂ©anmoins ils renforcent des effets dĂ©jĂ  connus, les objectivent et les mettent en lumière Ă  partir d’exemples concrets. L’objectif est de permettre une rĂ©flexion sur l’expĂ©rience vĂ©cue, par soi-mĂŞme ou par les autres, Ă  partir de situations rĂ©elles. Nous pouvons toutefois suggĂ©rer des recommandations prĂ©ventives susceptibles de limiter l’impact des facteurs identifiĂ©s :

  • S’astreindre Ă  rechercher dans l’environnement et dans le groupe les indices dĂ©favorables (observables, indicateurs de risque) que nous serions susceptibles d’ignorer en se focalisant sur des facteurs rassurants (mĂ©tĂ©o favorable, prĂ©sence de traces ou d’autres personnes, Ă©quipement en place, course rĂ©putĂ©e facile, etc). Pour cela on peut forcer le trait en utilisant la mĂ©thode de l’avocat du diable, par soi-mĂŞme ou grâce Ă  un participant dĂ©signĂ© pour endosser ce rĂ´le : quels les sont les Ă©lĂ©ments (conditions, terrain, groupe) qui justifieraient aujourd’hui un changement de projet ?

  • Identifier les biais de l’évaluation du risque : attachement Ă  l’objectif fixĂ©, investissements antĂ©rieurs effectuĂ©s, effet de groupe, report de l’analyse personnelle sur des Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs rassurants … Il est difficile de supprimer dĂ©libĂ©rĂ©ment ces effets tant ils relèvent de processus inconscients. Mettre en place des techniques de communication et de verbalisation, se faire l’avocat du diable, s’astreindre Ă  rechercher les indices dĂ©favorables dans l’environnement, identifier les « faux facteurs rassurants » sont susceptibles de limiter l’influence de ces biais. La question des biais cognitifs, plus largement parfois nommĂ©e « facteurs humains » reste un champ Ă  approfondir, notamment en vue de limiter leurs effets.

  • Soigner la communication et la mise en place de dĂ©cisions partagĂ©es. LĂ  aussi la question des mĂ©thodes de communication constitue une piste Ă  approfondir et des techniques existent. Chacun s’exprime-t-il par rapport aux objectifs, Ă  ses ressentis et son Ă©valuation personnelle des risques ? Quelle est la motivation rĂ©elle du groupe ? De quoi avons-nous envie aujourd’hui et sommes-nous d’accord ? Le ou les responsables du groupe ont intĂ©rĂŞt Ă  rendre possible ce type de communication et Ă  en tenir compte dans leur dĂ©cision.

  • Le leadership ou membership: la question de la responsabilitĂ© (de la prise en main du groupe, de la surveillance des indicateurs de risque, des dĂ©cisions) est cruciale, particulièrement dans les groupes d’amis de mĂŞme niveau. Elle constitue une question Ă  approfondir pour laquelle les ressources existantes ne font pas consensus. Quand dĂ©signer un responsable de sortie peut limiter une certaine dilution de responsabilitĂ©s, des Ă©tudes montrent que les groupes sans leader fonctionnant selon des principes de coopĂ©ration sont moins Ă  risque d’être victime d’un accident d’avalanche que les groupes aux leaders plus ou moins formels . Nous avons Ă©galement vu que la vigilance Ă©tait un facteur central des situations critiques. Or il n’est pas possible d’être vigilant en permanence, tout comme il est compliquĂ© de prĂŞter attention Ă  tous les Ă©lĂ©ments importants Ă  la fois pour une seule personne. L’idĂ©e de partage des responsabilitĂ©s, en rĂ©partissant et mutualisant les capacitĂ©s attentionnelles, d’observation et d’analyse ; puis en procĂ©dant Ă  une verbalisation mĂ©thodique et une prise de dĂ©cision coopĂ©rative apparaĂ®t comme une alternative intĂ©ressante. On peut alors parler de « membership » et suggĂ©rer des modes de fonctionnement tels qu’un binĂ´me en charge du pilotage, une rotation des rĂ´les et une rĂ©partition des responsabilitĂ©s entre les membres. En tout Ă©tat de cause, il s’agit de prĂŞter une attention particulière Ă  la question de la rĂ©partition des responsabilitĂ©s et du « leadership » dans un groupe autonome tant elle ne va pas de soi.

  • Ralentir pour gagner du temps : la rapiditĂ© n’est pas toujours gage de sĂ©curitĂ©. La prĂ©cipitation peut conduire Ă  des situations critiques Ă  l’origine de perte de temps accrue et d’insĂ©curitĂ©. Il s’agit de trouver le juste compromis entre rapiditĂ©/efficacitĂ© et minutie/prĂ©caution.

  • ĂŠtre prĂŞt Ă  s’adapter, soi et son projet : la prĂ©paration de course la veille permet d’anticiper les passages clefs, les points de dĂ©cision, de verbalisation des observations, de vigilance accrue et prĂ©voir les options d’adaptation du projet. Des Ă©vènements en apparence insignifiants, peuvent enclencher une dynamique accidentogène inattendue. Dans ce cas, il faut ĂŞtre prĂŞt Ă  rĂ©agir Ă  une situation non anticipĂ©e, autrement dit « ĂŞtre prĂŞt Ă  ne pas ĂŞtre prĂŞt ». Le choix d’un projet laissant un large Ă©ventail de possibilitĂ©s permet de s’adapter en fonction de l’évolution de la situation, tout en limitant les effets parfois inconscients de l’attachement Ă  un objectif fixĂ©. Anticiper et garder le plus longtemps possible un maximum d’options d’adaptation permet de limiter une dynamique d’entonnoir oĂą l’on se retrouve confrontĂ© Ă  une situation dans laquelle les marges de manĹ“uvre sont rĂ©duites, et oĂą une dernière inadĂ©quation peut se rĂ©vĂ©ler dramatique.

Les outils d’aide à la décision en ski de randonnée

Plusieurs outils d’analyse des risques et d’aide Ă  la dĂ©cision existent pour limiter la probabilitĂ© d’être victime d’une avalanche. Ils sont très peu Ă©voquĂ©s dans les rĂ©cits SERAC. Ces outils permettent de prendre en compte le maximum d’informations disponibles Ă  la veille de sortir puis sur le terrain, pour anticiper et mieux Ă©valuer le risque. S’ils permettent de limiter l’influence des biais cognitifs et des facteurs contributifs aux Ă©vĂ©nements rĂ©vĂ©lĂ©s ici, ils ne visent pas Ă  remplacer une Ă©valuation humaine individuelle et collective mais plutĂ´t Ă  l’accompagner. Ils ne donnent bien souvent pas une rĂ©ponse toute faite face Ă  une pente critique et il conviendra toujours d’apprĂ©cier la situation sur le terrain en utilisant son cerveau, son expĂ©rience, son ressenti, l’écoute du milieu, de ses compagnes et compagnons. Ces outils sont de diffĂ©rents types, peuvent avoir des utilisations diffĂ©rentes et s’adapter Ă  diffĂ©rents moments de la sortie (prĂ©paration ou sur le terrain). On peut les classer suivant le type d’informations qu’ils traitent :

_Des outils d’accompagnement de l’évaluation du risque : _
Les outils tels que le 3X3 de Munter et le NivoTest visent Ă  assister le pratiquant dans son observation des indices critiques sur le terrain. Ils listent des catĂ©gories d’observables afin de ne pas passer Ă  cĂ´tĂ© d’une information cruciale. La mĂ©thode de la vigilance encadrĂ©e se situe au carrefour de deux familles puisqu’elle associe des observables Ă  repĂ©rer sur le terrain Ă  des niveaux de vigilance, sans toutefois donner un mode opĂ©ratoire prĂ©cis.
Ces outils semblent particulièrement adaptés à l’analyse sur le terrain mais également lors de la préparation dans une optique d’anticipation des indices que l’on pense trouver ensuite.

_Des outils fournissant une Ă©valuation du risque : _
Ces méthodes sont dites probabilistes car elles intègrent les données accidentologiques passées. On distingue les méthodes de réduction classiques (élémentaire, professionnelle), notamment utilisées dans l’application Yéti, qui fournissent une évaluation du risque par zone selon une échelle graduelle de couleur ou numérique.
D’autres outils tels que skiturenguru.ch utilisent la méthode de réduction quantitative pour fournir une évaluation du risque par itinéraire et par section. Ces outils apportent une proposition d’évaluation du risque finalisée à partir de laquelle prendre une décision. Ils semblent particulièrement intéressants au moment de la préparation de course puis appellent à être complétés par une observation des indices critiques sur le terrain.

Notes :

  1. DonnĂ©es centralisĂ©es par le Système National d’Observation de la SĂ©curitĂ© en Montagne (SNOSM) pour le PGHM de 2008 Ă  2018 rassemblant 5469 personnes secourues en ski sur 10 ans. Les secours effectuĂ©s par le PGHM reprĂ©sentent en moyenne 86,7% de la totalitĂ© des secours en montagne Français de 2015 Ă  2018.
  2. Sur une sĂ©rie de 1000 avalanches ayant causĂ© des victimes entre 1998 et 2018, l’Association nationale pour l’étude de la neige et des avalanches (ANENA) recense pour la France 91% d’avalanches accidentelles, (dĂ©clenchĂ©es par le skieur) et 9% d’avalanches spontanĂ©es. Pour les accidents de 2008 Ă  2018 en ski de randonnĂ©e uniquement l’ANENA identifie 90% d’avalanche d’origine humaine (n=279). Ce taux passe Ă  93,5% en intĂ©grant le ski hors-piste (n total=503).
  3. En Suisse, sur les 40 dernières annĂ©es, les accidents d’avalanche sont causĂ©s Ă  95% par des avalanches accidentelles et 5% par des avalanches spontanĂ©es. Harvey/Rhyner/Schweizer, Avalanches- mieux les comprendre, P30, Ă©d. du Club alpin suisse et institut de la neige et des avalanches de Davos, SLF, 2013
  4. À ce propos, Kahneman (2011) parle du biais d’ancrage. Ce biais consiste à attacher trop d’importance à la première impression perçue, dont il devient difficile de détacher son attention. Cet effet peut être rapproché au biais de confirmation, ou de cohérence, qui consiste à rechercher uniquement des informations qui confirment notre hypothèse (McCammon, 2004 ; Bellamy et. al, 2018). On parle parfois aussi d’ancrage légèrement différemment pour désigner les croyances partagées au sein d’une communauté de pratiquants par rapport aux risques principaux (par exemple l’avalanche, la couche fragile continue), aux bonnes manières de faire, etc.
  5. Accidentologie des sports de montagne, État des lieux et Diagnostic (2014). https://www.petzl.com/fondation/foundation-accidentologie-livret_FR.pdf?v=1
  6. On peut Ă©galement mettre ces biais en relation avec la thĂ©orie des deux vitesses de la pensĂ©e de Kahneman (2011) : il schĂ©matise le fonctionnement de l’esprit selon deux modes qu’il nomme système 1 et système 2. Le système 2 est un processus de pensĂ©e lent, coĂ»teux en Ă©nergie, analytique, qui est indispensable pour comprendre les situations en profondeur, Ă©valuant chaque option minutieusement. Il nĂ©cessite d’être consciemment activĂ©. Le système 1 lui, fonctionne rapidement en s’appuyant sur des raccourcis cognitifs inconscients et en se basant largement sur l’intuition. Il est peu coĂ»teux en Ă©nergie et est très utile dans la vie de tous les jours car il nous permet de prendre des dĂ©cisions sur un mode routinier, rapidement, sans passer par une analyse longue et fastidieuse. Paradoxalement, on se repose souvent sur le système 1 dans des situations Ă  haute incertitude et sous pression temporelle. Selon la thĂ©orie des biais cognitifs, il est nĂ©anmoins sujet Ă  de nombreux biais ou erreurs, susceptibles d’entraver une prise de dĂ©cision en connaissance de cause, et reconnus comme particulièrement inquiĂ©tants dans des systèmes complexes oĂą des erreurs de jugement peuvent avoir des consĂ©quences critiques.
  7. La notion de summit fever est également utilisée dans les secteurs de l’entreprise et de la finance. Elle a été mise en avant notamment suite à la tragédie de l’Everest en 1996.
  8. 3 par 3, La gestion du risque dans les sports d’hiver, Werner Munter (2006)
  9. Hollnagel (2009, 2017) parle à ce sujet de « Efficiciency Thoroughness Trade Off » (compromis efficacité-minutie) dans le domaine de la sécurité en entreprise.
  10. La dilution de responsabilité est un phénomène psychosocial intervenant dans les groupes importants quand aucun des membres n’intervient dans une situation critique. McCammon (2004) souligne que dans les groupes homogènes en termes d’expérience chacun tend à se reposer sur les autres et la prise de décision s’en trouve bloquée.
  11. Le biais d’acceptation sociale, de désirabilité sociale ou encore de séduction est la tendance à agir de manière à se faire accepter ou remarquer par un groupe de personnes. Cela peut se traduire par prendre plus de risques pour correspondre à la culture d’un certain groupe social ou simplement pour impressionner ses pairs. McCammon (2004) identifie un biais d’acceptation sociale de genre selon lequel, dans certaines circonstances, les hommes auraient tendance à prendre plus de risques en présence de femmes.
  12. PensĂ©e groupale : le groupe tend Ă  rechercher le consensus mĂŞme si ce n’est pas bon au regard des consĂ©quences potentielles (Bellamy et al, 2018)
  13. Christian Morel (2012), Les décisions absurdes, II

Références

  • Bellamy, L. J., Chambon, M., & Van Guldener, V. (2018). Getting resilience into safety programs using simple tools - a research background and practical implementation. Reliability Engineering & System Safety, 172, 171–184.
  • Hollnagel, E. (2017). The ETTO Principle: Efficiency-Thoroughness Trade-Off : Why Things That Go Right Sometimes Go Wrong. CRC Press.
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