Bivouaquer ou passer la nuit?

Activités :
Catégories : récits
Type d'article : individuel (CC by-nc-nd)
Contributeur : Marcel Maurice Demont

Bivouaquer ou passer la nuit? Une interrogation vieille de 59 années pour ce qui me concerne.

**Bivouaquer ou passer la nuit ?
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‘Emotion hier en fin d'après-midi aux Diablerets. Un téléphone du guide Rodolphe Giacomini, d'Anzeindaz, avisait la colonne de secours de la station que des alpinistes étaient en difficulté sur le versant sud des Diablerets. La colonne de secours se forma immédiatement et aux ordres de Jacky Perretten s'envola, via Montreux, pour le glacier de Zanfleuron où elle atterrit vers 17 h. 30. Elle commença immédiatement ses recherches. A la même heure, les quatre alpinistes portés disparus arrivaient au village des Diablerets. Nous avons pu joindre tard hier soir M. Marcel Maurice Demont qui nous a fait le récit de son aventure.’

J'arrête là la lecture de cet article paru dans la Tribune de Lausanne.
Nous sommes au printemps 1962, nous disposons de quelques jours de vacances et j'en profite pour me mettre dans un mauvais cas.
Nous étions partis, à skis, pour la Cabane du Trient, 3170 m, par le Val d'Arpette et la Fenêtre des Chamois. Arrivés au pied de la Fenêtre, en fin d'après-midi, nous fûmes dissuadés de poursuivre l'ascension par les nombreuses coulées de neige filant de tous côtés.
Tournant les pointes de nos skis vers le bas du Val, nous finîmes par y improviser notre bivouac et y passer la nuit.
Ai-je bien écrit: ‘improviser le bivouac et y passer la nuit?’
Oui?
Ce faisant, j'ai posé une interrogation me concernant vieille de plus de 59 années.
Dans les années 1950, démuni de moyens financiers et ne possédant aucun véhicule, j'avais coutume de faire tous mes déplacements en direction des montagnes en combinant marche à pied et auto-stop.
Sans matériel particulier je bivouaquais à la belle étoile, été comme hiver, au bord d'un chemin, ou à quelque endroit d'une petite ou grande montagne. Je n'étais pas le seul à procéder ainsi, n'est-ce pas Johnny, André, Raymond?
Alors qu'ingénument j'exposais ce mode de faire à un illustre alpiniste de ma région, je m'étais entendu rétorquer:
‘Je n'appelle pas cela bivouaquer, mais passer la nuit.’
Ainsi remis à ma juste place par ce grand connaisseur (il avait réussi la voie normale du Miroir d'Argentine, en second de cordée, derrière un guide, et c'est ce qui lui donnait tant d'autorité morale), j'hésitai, à dater de ce jour, à utiliser ce terme prestigieux ‘bivouaquer’.
Dans l'esprit du bonhomme ‘bivouaquer’ était un acte héroïque, réservé à l'élite: lui. ‘Passer la nuit’ était le fait des minables: moi, hélas.
Cinquante-neuf années se sont écoulées depuis cette rebuffade, j'ai ‘passé’ des centaines de nuits en montagne (c'est vrai, à l'Ecole de Haute Montagne pour laquelle j’ai longtemps travaillé, à Andermatt, le bivouac, deux par semaine, faisait partie du programme de formation), dans les grandes faces des Alpes en été et en hiver aussi, en expédition également, au Khan Tengri, 7010 m, sans aucun matériel, sans réchaud, sans nourriture ni boisson, et ce à l'âge de cinquante-quatre ans. Chaque fois je me suis posé la question: est-ce que je ‘passe la nuit’ ou est-ce que je ‘bivouaque’?
Donc nous ‘passâmes la nuit’ dans le bas du Val d'Arpette pour, le jour suivant, faire un nouvel essai en direction du refuge. Par la Combe d'Orny cette fois-ci.
Sous la cabane d'Orny, à l'endroit où la combe se resserre et les pentes se redressent, nouvelle fuite devant les coulées de neige, descente et ‘bivouac’ dans une forêt de mélèzes dominant le village de Champex.
Les Alpes valaisannes ne voulant pas de nous, nous prîmes la direction des Alpes vaudoises.
Renonçant aux courses à skis, nous montâmes à Anzeindaz à pied.
Le sommet des Diablerets, 3210 m, à escalader par sa face sud, nous parut être un objectif intéressant.
Partis à 4h30, un dimanche matin, nous découvrons vite que les conditions de neige ne sont guère meilleures que dans le massif du Trient. La température est beaucoup trop élevée. Seule une petite croûte de neige, en surface, a gelé au cours de la nuit. La sous-couche est complètement pourrie. L'escalade est très pénible dans cette neige qui casse sous les pas. Elle deviendra vite dangereuse dès que le soleil effleurera la paroi.
Il vaudrait mieux renoncer.
Nous continuons.
Lorsque les coulées de neige se mettent à dévaler la montagne tout autour de nous, il est encore fort tôt dans la matinée.
Nous sommes à portée d'une petite banquette de rocher protégée des avalanches par un grand éperon descendant directement du sommet de Tête Ronde, 3037 m.
Dans notre souci de chercher le meilleur itinéraire, donc le plus rocheux, compte tenu des conditions, nous avons largement dévié de la ligne prévue.
La petite banquette bien protégée nous accueille et tout est bien.
Nous ne nous faisons aucun souci. De notre position élevée nous admirons les évolutions des skieurs sillonnant les pâturages enneigés d'Anzeindaz.
Nous ne doutons pas un seul instant qu'ils nous observent également, comprennent notre situation et nos intentions.
Ne sommes-nous pas les seuls alpinistes en course ce jour-là?
Ne sommes-nous pas partis d'un refuge tenu par un guide, à qui nous avons demandé des informations et fait part de notre objectif?
Et puis, n'avons-nous pas l'exemple des héros dont nous dévorons les récits enflammés? Par ces lectures instructives nous savons que, dans un cas pareil, on se met à l'abri et on attend que le froid, venant avec la nuit, solidifie la pente.
C'est exactement ce que nous faisons.
Vers midi, un violent orage éclate, il pleut à verse, nous sommes trempés comme des soupes. Le soleil refait très vite son apparition, séchant nos vêtements.
La nuit tombe, s'écoule, rythmée par nos claquements de dents.
Le lundi, au petit matin, nous gravissons la centaine de mètres nous séparant du sommet, perçons un tunnel dans la corniche (toujours l'influence des récits des Terray, Lachenal, Rebuffat, Bühl) et entreprenons la descente sur Creux de Champ, empruntant couloirs et pentes raides chargés de neige instable.
A ce moment-là nous sommes toujours persuadés que l'on a, du côté d'Anzeindaz, observé nos pérégrinations et rassuré nos familles inquiètes de ne pas nous voir rentrer à domicile le dimanche au soir.
Aussi n'attachons-nous aucune importance au ‘Piper’ qui tourne sur le sommet des Diablerets, pas plus d'ailleurs qu'aux personnes observant la montagne avec de grosses jumelles, et que nous croisons le long du chemin, entre Creux de Champ et les Diablerets. Jusqu'à ce que l'un deux nous interpelle:
‘D’où venez-vous? Y a-t-il un porteur parmi vous?’
Tout de même, un doute nous effleure et si?
‘Que se passe-t-il?’
‘On recherche quatre alpinistes, disparus aux Diablerets, depuis deux jours!’
Aïe! Ça nous ressemble, le porteur en moins. Peut-être que ?
Arrivés aux Diablerets, nous faisons le détour par le poste de gendarmerie.
Je m'annonce:
‘Marcel Maurice Demont, est-ce que ?
‘C'est vous le porteur? Félicitations, faire des conneries pareilles!’
Engueule-moi, gendarme, tu as prononcé le mot magique, celui qui fait tout passer: ‘porteur’.
Sans en parler à qui que ce soit, j'avais, quelques semaines auparavant, adressé aux autorités compétentes ma demande de patente assortie de tous les documents requis.
Je n'avais, jusqu'à cette heure magnifique, pas reçu de réponse.
Engueule-moi gendarme, ce jour est un beau jour, le premier jour de ma carrière professionnelle.

Marcel Maurice Demont, 13.6.2021.

P.S.: A cette lointaine époque (1962) on débutait dans le métier de guide par le statut de porteur de montagne (l’aspirant guide d’aujourd’hui).

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