Facteur humain aggravant....

Activités :
Catégories : récits
Type d'article : individuel (CC by-nc-nd)
Contributeur : Albero Pierre

Ce jour-là, nous étions au bon endroit…

Plusieurs saisons hivernales d’affilées, je suis en charge d’encadrer en raquettes à neige, un club de randonneurs retraités hyperactifs Toulousains. Nous effectuons des séjours d’une semaine, en Val d’Aran en 2011, au refuge des Bouillouses en 2012 et en Andorre en 2013. La composante du groupe est variée, elle propose un mélange de vieux routards d’origines montagnardes (Ariège, Bigorre) et de pratiquants occasionnels, citadins d’appartenance. Cette évidente hétérogénéité au sein du collectif, va générer des disparités dans les perceptions et les attentes des participants. Au fil des séjours les affinités se révèlent au sein du groupe, et positionnent les personnages clés des différents sous-ensembles.

En fonction des événements météorologiques, des conditions nivologiques ou de la réalité géographique de nos itinéraires, vont s’afficher l’enthousiasme des uns, la crainte et le doute des autres. Plus que jamais, mon rôle de médiateur prend tout son sens, quand les points de vues s’opposent systématiquement, altérant de fait la cohésion déjà fragile. Mon obligation contractuelle m’obligeant souvent à trancher et à m’imposer comme autorité référente lorsque l’on aborde l’aspect sécuritaire. Dans ces cas précis, ma capacité à la prise de décision, justifie la valeur de mes honoraires journaliers.

Un des participant de nature angoissée symptomatique, se complaît dans un réflexe systématique d’appréciation négative. Ce personnage manifeste régulièrement ses tendances, semant le doute et donc, le trouble dans notre caravane, m’obligeant d’une part à le rassurer de façon probante, pour le contenir, et d’autre part, à récupérer la collaboration d’une partie du groupe sous influence. Ce comportement au caractère toxique pour le collectif va jouer un rôle déterminant à l’occasion d’une journée mémorable.

Notre séjour en Andorre s’achève dans le cirque lacustre des Pessons. Les chutes de neiges abondantes au fil de la semaine, modifient mes propositions d’itinéraire afin de trouver le bon paramétrage en termes de lecture des conditions et du terrain, nécessaire au bon déroulement de nos journées.

Ce jour-là la montagne surchargée, ne laisse guère de choix pour une progression en sécurité. Plusieurs rotations d’hélicoptère sur les versant frontaliers Ariégo-Andorrans nous intriguent.

Notre trace utilise la topographie la plus douce pour enfin déboucher dans un vallon horizontal et confortable, au pied d’un ressaut insignifiant (pente à moins de vingt degrés). Ce léger mouvement de terrain donnant accès au premier lac du cirque. Cette « coume » est surplombée par une courte pente plus marquée, et s’ouvre en aval sur un vaste plat parsemé de bosquets de Pins à Crochets. A l’entrée de ce vallon je fais arrêter le groupe à l’abri sous une barre rocheuse et décide de reconnaitre la courte traversée jusqu’au ressaut.

Je dois avoir fait moins de dix pas et entendre sous mon dernier, le claquement sourd de la plaque qui se fracture sur cette contre-pente amont, et se met en mouvement sur l’intégralité de sa largeur. Je cours me mettre à l’abri vers mon groupe en leur criant d’évacuer sous la barre à quelques pas. En me retournant dans ce laps de temps, je découvre une des participantes derrière moi, qui m’avait tout simplement suivi. Suivant des yeux la coulée et ma cliente, j’assiste à son « coffrage » partiel jusqu’au niveau de ses genoux par cette avalanche de petite ampleur venant mourir sur le plat du vallon, juste aux bouts de mes spatules. La cliente toujours dans une apparente inconscience de la situation, se retrouve de faits, assise sur l’enchevêtrement de plaques et éclate de rire. Après quelques coups de pelle pour la libérer, je réunis le groupe pour commenter et dédramatiser la situation.

Ce déclenchement par le bas est un cas d’école en termes d’interprétation de l’état du manteau neigeux, et de scénarios géographiques favorables aux départs d’avalanche. La zone où nous progressions ne pouvant donner lieu à une sur-avalanche, reste relativement sécurisée au regard des conditions réelles. En fait la pente étant purgée, la voie d’accès au cirque était libre.

Mon interprétation des faits permet de remobiliser le groupe, et après concertation et relecture de la carte pour confirmer, nous envisageons de continuer le franchissement du ressaut et progresser de lacs en lacs, en se tenant à distance des pentes raides du cirque.

A ce moment de prise de décision collective sous mon influence, notre « fataliste » de service entame son ultime comédie psychodramatique, faisant état de notre perdition probable. Celui-ci dans une terreur pathologique quitte le groupe et s’engage vers le grand plat boisé sous notre « coume ». Certains le suivent pour tenter de le raisonner et d’autre plus dubitatifs décident spontanément de le rejoindre. Du coup au regard de cet apparente mutinerie et devant le fait accompli, mon statut de référent temporairement suspendu ; il fut impossible de ramener l’intégralité des participants à notre réalité du moment.

Le manque de vécu montagnard de certains, associé à une faiblesse dans la tolérance d’une charge émotionnelle, furent les facteurs limitants du collectif, mettant à mal ma capacité de gestion, remettant en question ma position de cadre.

Ce jour-là, nous étions au bon endroit…Les secours en montagne Andorrans en alerte toute la matinée, ramenèrent deux skieurs décédés.