Mail de Soupène, les Chemins de l’Histoire...

Activités :
Catégories : environnement montagne
Type d'article : individuel (CC by-nc-nd)
Contributeur : Albero Pierre

Première éminence orientale de la Montagne d’Espiau entre Larboust et Oueil, à haute teneur esthétique et contemplative sur la chaîne axiale, ce relief anonyme de 1321m, consigne sur ses versants, les traces du passé montagnard.

Il s’avère que les itinéraires que ce discret détail orographique propose, sont une synthèse de la mémoire historique locale. Ils autorisent, d’une part une lecture didactique de la géographie du Haut-Comminges et sa puissance esthétique, et une rencontre privilégiée avec les principales périodes de l’aventure humaine de ces hautes terres.

Le village de Saint Aventin est une entrée en matière riche d’enseignement sur l’évènementiel historique du bas Moyen-Age et ses symboliques. Son église édifiée au XI° siècle, remarquable par son opulente facture romane, intègre sur sa façade principale, autels votifs dédiés au dieu topique solaire : Abelio. Ces vestiges de la période romaine, utilisés en pierre de remploi dans le bâti sacré, illustre l’impitoyable pouvoir catholique en mission d’évangélisation, dans les hautes vallées Commingeoises. Cet édifice révèle dans ses ornements, la légende de Saint Aventin, qui donnera son toponyme à l’actuelle localité.
Au VIII° siècle, Aventin berger érudit, soigne un ours, à la patte infectée par une épine. Son prestige lui confère la mission d’évangéliser le montagnard païen. Les Sarrrasins l’emprisonne dans la tour de Castelblancat, dont Aventin s’échappera par un bond prodigieux. La réception de ce saut surdimensionné, est matérialisée par une dalle pédiforme », sur laquelle est imprimé son pied. Furieux l’envahisseur, le capture et lui tranche la tête. Aventin devenu martyr, prend celle-ci sous son bras, et désigne son lieu de sépulture. Quatre siècles plus-tard, un taureau qui pâture en ce lieu, gratte frénétiquement le sol. On y voit là, un signe divin, et on ne tarde pas à exhumer les ossements du présumé Aventin. Deux bœufs attelés tirant la dépouille à leur bon vouloir, indiquèrent de façon aléatoire le lieu de construction de la future église qui abritera les restes du martyr canonisé.

L’histoire de cette icône locale, outre son anachronisme notoire, propose une mise en scène, faite de nombreux emprunts à celles de Saint Denis, décapité sur le Mont Martre (Mons Martyrum) et de Saint Jacques, le tueur de Maures (Matamore), exécuté sur le même mode opératoire, à Jérusalem. Saint Gaudens martyr probable des Wisigoths, aurait lui aussi désigner son lieu de sépulture, sa tête sous son bras. L’on retrouve de même dans la confrontation animale, la légende de Saint Jérôme et sa rencontre avec le lion dans le désert.
La géographie du lieu, aide à la scénographie onirique, en utilisant notamment le site de Castelblancat et sa tour seigneuriale, relique d’un système de défense élaboré par Charlemagne, « Les Marches de l’Espagne », destiné à contenir une éventuelle invasion Sarrasine. L’évêque Saint Bertrand de Comminges en personne commandera, l’exhumation des restes supposés, et ordonna l’édification de l’église pour abriter les reliques. Ainsi, le hameau de Sainte Marie, devint, Saint Aventin, étape dorénavant incontournable sur une des voies Jacquaires.

Le « Chemin Claude » relie Saint Aventin à Benqué-Dessous et fait transiter le promeneur de Soulane en Barguère. Cette voie Romaine, achevée sous le règne de l’empereur Claude (41 et 54 après JC), est la marque de cette « Pax Romana », qui depuis 72 avant JC (fondation de Lugdunum Convenarum, sous Pompée), tente de pacifier et d’unifier les peuplades locales, qui faute d’isolement géographique, entretenaient peu de lien entre elles. Cette voie est conçue pour désenclaver le montagnard, en lui offrant un lien avec la cité de Lugdunum Convenarum et les vallées voisines. Sa conception en balcon, évite les cheminements en fond de vallée susceptible d’être exposé aux embuscades, et utilise un pavement, la calade, qui stabilise sa structure et procure une accroche aux sabots des bêtes attelées aux chars qui circulaient. A l’instar de la plus célèbre voie Romaine, la Ténarèze qui reliait le pays Cadurcéen (Cahors) à Huesca en Aragon, sans traverser de cours d'eau, via la vallée du Rioumajou et le Port de Plan.
Ces grands axes, matérialisent l’acte civilisateur de l’administration Romaine sur ces populations Pyrénaiques (Aquitaniques, Consoranis et Garumnis) qui seront à terme, unifiées. Ce « nouveau peuple » des Convènes (les confédérés), sera le fruit de la stratégie politique mise en place par la diplomatie Romaine, qui s’attachera au respect des croyances locales. Cet art du consensus, contribuera largement au rassemblement de neuf peuplades, la « Novempopulanie ».
Les Pyrénéens ont conservé depuis l’empereur Trajan (98 à 117 après JC) des privilèges d’usages des ressources, relatifs à leur position géo-stratègique singulière. Il va de soi que l’inconscient collectif montagnard restera imprégné de cette notion d’autonomie culturelle.

En quittant le « Chemin Claude » à l’endroit où il change d’orientation, on s’élève sur une croupe qui aboutit après quelques mouvements de terrain, à un lieu propice à la contemplation sur l’intégralité du Larboust, les hauteurs de la vallée d’Oo, Seilh Grand surplombées par la muraille des Spijeoles, la crête des Six Pics et celles du Peyresourde.
Disséminés sur la croupe, deux secteurs de plusieurs cromlechs (enceintes circulaires, ovoïdales ou rectangulaires, contenant des auges ou des urnes funéraires) de tailles variables matérialisent les vestiges de la société pré-Pyrénéenne. De manière générale, la Montagne d’Espiau est riche de restes mégalithiques, sous la forme d’alignements de pierres, et de pierres sacrées à cupules (Calhau de Pourics, Calhau de Sacada et Pierre d’Ariba Pardin à Poubeau).

La première occupation humaine de ces hautes vallées, date du Néolithique supérieur, vers 3500 ans av JC. A St Mamet, 4 abris sous roche contenant outillage et foyers, témoignent de l’intrusion de ces proto-humains venus du Nord. Leurs séjours ponctuels se déroulaient sur les rives de cet ancien lac, qui occupait l’actuelle plaine Luchonnaise, jusqu’au verrou glaciaire de Cier de Luchon. Les sites de Sasplay sur les hauteurs de Fos, du vallon de l’Arriu Malo près du Lac de Baciver dans le Haut Val d’Aran, et du Lac de Bordères dans la vallée de Bareille, révèlent des zones d’activités de ces populations Néolithiques des 1500 ans av JC. Ces chasseurs-cueilleurs, à partir de l’Age de Bronze supérieur (l’Hallstat, 800 ans av JC) vont se sédentariser et donner naissance à une société agropastorale pré-Pyrénéenne.
Ces communautés de bergers-cultivateurs définissent les fondements de cette société montagnarde par une réponse à la pression environnementale : s’adapter par nécessité.

A partir de 750 av JC, s’ouvre la période protohistorique Celtique. Le polythéisme de proximité est un prolongement de la pensée collective pour faire face aux défis du quotidien. La métaphysique de ces groupes sociaux puise ses sources dans les éléments naturels, qui imposent leurs conditions.

Un panthéon de divinités topiques relatives à cette période, relate les croyances de ces peuplades confrontées à une maîtrise de leur environnement. PAN le dieu générique des bergers et du monde sauvage en Europe méridionale, ERIAPP esprit des carrières, GAR maître des rochers et de la minéralité, BAZERT seigneur des sangliers, ONA déesse des cours d'eau et de l’élément liquide, AHERBELST (Occitanisé en Larboust), à l’apparence d’un bouc noir, protecteur du monde pastoral.
L’héritage toponymique de cette période est toujours omniprésent pour nous rappeler cette évidente relation entretenue étroitement par le montagnard et son territoire. « Garone », orthographiée dans son originelle expression, associe logiquement l’élément solide (Gar dieu de la minéralité) et liquide (One déesse de l’élément liquide). La médiation entre masculinité et féminité représenté par ces entités divines préceltiques, est certainement l’exemple le plus limpide pour expliquer le répertoire de nos mythes fondateurs, mécanismes de nos futures sociétés.

L’Eglise chrétienne va à son tour relayer cette métaphysique en imposant une relecture de la mythologie Pyrénéenne. Le florilège de croix, d’oratoires et de chapelles dans ces hautes terres, est le témoignage de la ténacité de l’église dans sa tentative de convertir le Pyrénéen. D’une manière générale les courants dogmatiques principaux auraient modifié les symboliques anthropologiques fondamentales.

Il est élégant et de bon ton quand on part à la rencontre d’une Montagne, de la traverser dans son intégralité. Le versant qui domine la vallée d’Oueil offre ce privilège, par l’intermédiaire d’une piste pastorale confortable qui serpente dans les estives du village de Benqué Dessus.
A mi- pente l’on peut s’écarter du cheminement pour découvrir le site discret de l’Hospice du Buscarret ou de Saint Sernin. De façon inattendue, un habitant de Benqué en terrassant l’accès à sa grange, tombe sur deux sarcophages contenant des ossements. L’analyse révélera que ces restes sont ceux, de deux individus masculins, l’un âgé d’une vingtaine d’années et l’autre estimé à 45 ans, datant du VIII° siècle. Il est fort probable, que le site soit les restes du cimetière d’une communauté monastique venu s’établir sur les flancs du Mail de Soupène, en mission de christianisation. L’on peut espérer que des fouilles seront entreprises d’ici peu, afin de confirmer cette hypothèse.

Aux abords de Benqué Dessus, l’on retrouve la « Passéjada » (Promenade en Occitan), qui invite à un petit détour dans l’église de Saint Blaise de Benqué Dessus, afin de compléter et clôturer ce voyage historique. L’édifice roman épuré et son clocher-mur, date du XII° siècle, il abrite des fresques remarquables du XVI° siècle de style Flamand de l’époque Gothique. Au niveau du chœur, la Passion du Christ se développe sur six compartiments. Les peintures de la nef, plus effacées, sont consacrées à des évocations de la vie de Marie et d’Anne, sa mère. A l’entrée à gauche est représenté la naissance de Marie, Anne est entourée de sage-femmes, allongée dans un lit à baldaquin. Dessous, l’enfant est présenté à sa mère après l’accouchement. Sur le mur opposé, la Nativité (Marie et Joseph agenouillés auprès de l’Enfant) et l’Adoration des Mages. Le décor comprend aussi une série de saints que l’on peut reconnaître à leurs attributs : saint Jacques en pèlerin, saint Michel terrassant un démon, sainte Marie-Madeleine tenant un flacon de parfum, sainte Catherine, en corsage et jupe bordés d’hermine, tenant une roue et un glaive, sainte Barbe, avec une petite tour. Dans la chapelle, le Miracle de Saint Eloi, patron des métiers de la métallurgie, ferre un cheval aidé par un valet.
La promotion discrète et quasi confidentielle de ce trésor pictural autorise toujours une accessibilité au public. Pour combien de temps encore ? Sachons conserver ce privilège.

Pierre Albero.