Anthropologie Montagnarde...
Quatre textes illustreront les thématiques fondatrices d'un art de vivre montagnard. Héritage anthropologique qui dépasse le cadre de la géographie Pyrénéenne. Les sommets tutélaires, la notion d'orophilie, la raquette à neige et le "lero" couseranais...
Vague immobile ou cathédrale de la terre, la Montagne au sens strict du terme est une élévation topographique, manifestation de la respiration tellurique de notre planète (tectonisme et volcanisme). Caractérisée par une température décroissante avec un gain d’altitude, elle impose variations climatiques sur de courtes distances. Ces facteurs thermodynamiques associés, aux critères géologiques, aux paramètres géophysiques d’orientations et de latitudes, génèrent un répertoire paysager exhaustif.
Sanctuaire écologique par excellence, elle est le refuge d’un patrimoine faunistique sensible et devient de fait bioindicatrice. L’homme, avec une certaine ambiguïté à son égard, à chercher à la fois sa protection tout en y enfermant ses craintes et ses doutes. La Montagne est à la fois, trône divin, antre démoniaque, forteresse des opprimés et refuge des idéalistes.
Dans tous les massifs montagneux habités, les « gens d’en haut » cultivent ce réflexe inconscient, ils font face au plus haut sommet de leur vallée, et le contemple…Cette déférence spontanée est sans doute en relation cette imprégnation environnementale, exacerbée parfois, par le caractère insulaire de l’isolement géographique.
De par le monde, sommets emblématiques sont gardiens éternels d’un symbole, d’une culture : Le Mont Olympe abrite le panthéon des divinités Grecques, prolifique corporation qui nous livra une variété de mythes ressources en matière de comportements relationnels humains. L’estampe iconographique du volcan Japonais Fuji Yama exprime la spiritualité de la religion Shintoiste. De même le Tibétain Mont Kalaish axe et « Mounilh » (nombril en Occitan) du monde, représente un consensus dogmatique entre Hindouistes et Boudhistes, qui se le partagent. Ce sommet sacré reste pureté absolue, son ascension étant philosophiquement inconcevable…Inselberg (« Montagne Ile » : puissant affleurement rocheux monolithique) gréseux en plein territoire Aborigène, l’Uluru, Ayers Rock pour les Australiens, offre des grottes ornées d’un art pariétal consignant les mythes fondateurs de presque dix millénaires de cette originelle civilisation Aborigène.
L’inconscient collectif va donc définir des icônes géographiques en choisissant sa montagne référente.
La géographie Pyrénéenne offre à ses peuplades leurs référents : Mont Né en vallée d’Oueil, Montardo dans le Val d’Aran, Pic du Gar dans le haut Comminges, Valier dans le Couserans, Cagire dans l’Aspétois, Ossau en Bearn, Bugarach dans la Haute vallée de l’Aude, Carlit en Capcir, Béhorléguy au-dessus de Saint jean Pied de Port, Pic du Midi en Bigorre, Arbizon en vallée d’Aure, Canigou en Roussillon, Billare en vallée d’Aspe, Soularac en Pays d’Olmes.
Ces montagnes référentes assurent donc une fonction de parentalité primaire sur les communautés montagnardes. Leur omniprésence rassurante borde et étire cet horizon dans un plan vertical, effaçant de fait cette notion de huis-clos injustement perçue par les peuples d’en bas.
Depuis la présence de l’Homo-Erectus dans la Caune d’Arago à Tautavel (450 000 ans avant JC), aux Néanderthaliens et Homo Sapiens de la vallée de la Save (entre -240 000 ans et -20 000 ans avant JC), jusqu’aux Magdaléniens Pyrénéens des grottes de Lortet, Gourdan et Troubat (entre -15 000 ans et -9800 ans avant JC), l’exploration des hautes vallées voisines de leurs quartiers de piémont, reste épisodique. Ces territoires toujours comblés par les glaciers du Quaternaire, ne laissent que leurs abords comme zone de prospection. La pénétration dans les hautes terres ne sera possible qu’après l’ultime période de refroidissement du Wurm, début Pléistocène, aux alentours de -9000 ans. L’art pariétal que laissent ces « Homo-Pyrénéicus » au fond des grottes de Gargas, Niaux et Bédeilhac consigne déjà une première « Icone Montagnarde » : le Bouquetin…
La première occupation humaine des hautes vallées Commingeoises, remonte au Néolithique supérieur, vers 3500 ans av JC. Ces proto-humains venus du Nord chasseurs-cueilleurs, à partir de l’Age de Bronze supérieur (l’Hallstat, 800 ans av JC) se sédentarisent.
Ces pré-Pyrénéens d’origines Celto-Ligures débutent leur aventure de montagnards sédentaires, délaissant définitivement leur nomadisme, pour entamer la véritable histoire humaine du massif. Ces communautés de bergers-cultivateurs définissent les fondements de cette société montagnarde par une réponse à la pression environnementale.
Claude Dendaletche enseignant et chercheur Pyrénéen, nous explique que le processus d’anthropisation de ces territoires altiers, a fait de ces peuples Pyrénaïques, des « orophiles contraints », « oros » en Grec signifiant « reliefs, montagne ». Au même titre que le répertoire faunistique montagnard, l’homme obéit à cette logique « Darwiniste » dans laquelle « la fonction créé l’organe ».
La contrainte majeure du montagnard, serait donc l’orographie, imposant cette adaptation à la pente. Les évènements géo-climatiques que sont, crues, éboulements, avalanches, astreignent l’homme à une élaboration de stratégie, afin de conserver sa place dans ce milieu.
La faculté de perception inspirée par la spiritualité sauvage propre à l’univers montagnard, et la lente imprégnation de la proximité environnementale dont fait l’objet le montagnard, sont restituées sous l’aspect d’une « pensée géographique ».
Comme dans le règne animal qui en possède une forme spontanée, cette réponse comportementale est fondée sur la recherche de la faiblesse topographique, prônant autant que possible, l’ergonomie de la ligne droite et l’art intuitif et anticipatif, de l’utilisation des imperfections d’un terrain. Cette bibliothèque des « meilleurs passages », représente en fait, notre patrimoine de voies de communication intra-Pyrénéennes, que sont drailles, chemins et sentiers.
Le montagnard apprendra à se déplacer dans la pente sur tous les supports imposés par la géographie et le climat. L’implantation des communautés, leurs accès, la maîtrise du cheminement de l’eau, reflèterons une conquête relative du paysage orographique. Triompher de la gravité, reste la signature culturelle fondamentale.
La raquette à neige autorise une immersion dans la montagne hivernale de par sa facilité d’apprentissage. Elle prend tout son sens dans l’art du déplacement en terrain enneigé, et peut être un outil de progression en montagne sous conditions.
La libération du talon comme dans toute disciplines nordiques, prolonge la mécanique du déroulé de la marche. De ce fait la logique d’utilisation semble évidente.
Mais il existe tout de même un « référentiel Raquettes à neige » afin d’optimiser son usage en s’adaptant au mouvement de terrain et aux différents « touchés » de neige.
En pente raide la torsion de cheville trouve vite ses limites pour conserver l’adhérence du tamis dans le dévers. Le recours à la progression frontale sur les griffes avant, talons en suspension, est la seule alternative.
La technique des bâtons complémentaire, impose des variations de prises obligeant une mobilité des mains. Cette synergie entre haut et bas du corps assure une propulsion équilibrée et coordonnée, ainsi qu’une correction posturale. Celle-ci est assurée par notre voûte plantaire et nos orteils qui transmettent l’information biomécanique à notre système musculosquelettique en temps réel : La proprioception.
L’art de la descente nécessite ce paramétrage pour assurer son équilibre et utiliser la gravité pour glisser en posture du Pas Glissé » ou « Fente du Télémark » …
Cet outil est une des innovations technologiques majeure de l’humanité et contribua à son devenir. 7000 ans av JC dans l’Altaï Mongol, en limite de la zone boréale ; des groupes de chasseurs-cueilleurs dans une urgence permanente de survie conceptualisent la raquette par simple bio mimétisme. Renard Polaire, Lièvre Variable, Lagopède et Grand Tétras possèdent une paire de raquettes à neige au bout de leurs pattes.
«La fonction crée l’organe»; ce «Darwinisme» évident symbolise cette réponse adaptative. Donc ces Ouralo-Altaïques nomades, inspirés par leurs proies, cintrent des branches de résineux, qui fixées sous leurs pieds optimisent la portance sur ces neiges froides et sèches du néolithique.
Ainsi en ces temps archaïques postglaciaires et par l’entremise de ce stratagème technologique les grandes migrations de l’humanité vont pouvoir se finaliser. Vers – 5500 ans un flux migratoire orienté Nord-Est, via le détroit de Béring et les Îles Aléoutiennes, va opérer le premier peuplement du continent Américain par voies terrestres. Un autre flux vers le Nord-Ouest investit les régions Baltes et l’extrême Scandinavie, autour de -4000 ans. Le prolongement de la conception de la raquette va générer la facture du ski vers -3800.
Les Amérindiens vont s’approprier l’outil pour pérenniser leur art de vivre, et vont contribuer à son évolution. La raquette va devenir de fait identitaire en proposant des structures redéfinies : en imitation de pattes d’ours, discoïdales, quadrangulaires, ovoïdales et enfin lancéolés (forme de pointe de lance). « l’Appel » du Grand Nord-Américain pour le trappeur et ses grandes raquettes elliptiques spatulées, défiant les terres sauvages du Yukon, reste toujours une image référente pour l’inconscient collectif.
C’est à l’Armée Rouge et plus précisément l’ingénierie de son état-major, à qui l’on doit les ultimes innovations qui vont tendre vers la modernité: tamis et spatule redimensionnés, crampons en ligne, griffes avants, articulation de la fixation, cale de montée… La résistance des Russes sur le «Front de l’Est» face à Hitler entre 1941 et 1945 n’est pas imputable directement aux raquettes mais il est clair qu’elles ont largement contribué à la réactivité des troupes Soviétiques en mouvement sur le terrain.
Depuis la fin des années quatre-vingt, l’émergence de la raquette dans nos massifs français s’affirme pour enfin se singulariser comme discipline à part entière. Elle reste le prolongement de la philosophie du randonneur estival en mode hivernal, s’affichant ainsi comme sonde socio-indicatrice, porteuse des traditions de l’effort et de la déambulation contemplative.
A l’inverse de l’exigence technique du ski de randonnée, elle offre une accessibilité à l’univers montagnard enneigé. Enfin elle se positionne comme un socio-indicateur rassurant en terme d’état de conscience de l’usager.
Celui-ci animé d’éco-préoccupation et motivé par une reconquête des valeurs fondamentales induites par l’activité, s’adonne à cet « Eloge de la Lenteur », pour une totale rupture avec le tempo rapide de notre rythme sociétal.
« Le Lerô », ou l’intelligence agropastorale montagnarde…
Ce récipient portatif de forme courbée, seau à traire unique en son genre, incarne à lui seul les stratégies d’adaptations de la société montagnarde, aux prises avec la contrainte environnementale.
Cet outil agropastoral est exclusivement Couseranais, les rares modèles ne subsistent aujourd’hui que dans quelques « trastets », greniers ou débarras en Occitan, de certaines maisons de famille Ariégeoises imprégnées de culture pastorale.
Son élaboration est le fruit d’une synergie, mettant en jeux paramètres climatiques et géomorphologiques en lien avec une matière organique. La structure curviligne de ce seau à traire est issue d’un Sapin Blanc (Albies Alba), dont le tronc est courbé à sa base par un angle avoisinant les quatre-vingt-dix degrés. Le caractère imputrescible et antiseptique de ce résineux lui confère son usage premier, celui de recevoir un précieux liquide, ressource essentielle d’une société pastorale : le lait.
En fait le montagnard du Couserans a détourné une singularité morphologique, propre à la croissance de ces arbres poussant dans les dévers des pentes raides de l’étage montagnard supérieur, soumises à une occupation régulière d’un manteau neigeux conséquent, durant la période hivernale. L’épaisseur de neige dans sa reptation imposée par la gravité, va contraindre la jeune pousse de Sapin Blanc dans sa croissance à une « horizontalisation » de sa branche principale.
Ce mouvement temporaire s’interrompt au printemps, permettant à l’arbre de reprendre sa verticalisation spontanée vers la lumière : l’héliothropie. Cette alternance va générer à terme une forme « crossée » du tronc, qui matérialise la domination d’un environnement qui fait pression sur le vivant et en quelque sorte l’asservit.
Ce détail n’a pas échappé à l’œil d’une paysannerie en quête d’ergonomie de son quotidien. La tradition voulait que l’on sélectionne un arbre « crossé » offrant un tronc d’une trentaine de centimètre de diamètre environ, auquel l’on supprimé la partie verticale, au-dessus de son coude. La souche qui affleurait était laissée en terre, après avoir vu son obier entamé et enduit d’un onguent, dont la ruralité avait le secret, destiné à sa dissolution.
Après trois années de patience, le pied était scié à la base de son plan horizontal, pour être définitivement évidé et subir un polissage de sa surface interne. Le récipient massif était équipé de deux cercles de métal et d’une poignée destinée à son transport.
L’objet était fin prêt pour sa fonction pastorale, traire les bêtes en estive sur pente raide, en profitant de la courbure du seau qui compense la déclivité du terrain. Le montagnard s’asseyant sur la partie horizontale du «Lerô», tout en plaçant le pi de l’animal sous sa partie verticale.
La pertinence du montagnard Ariégeois dans son observation et sa capacité d’élaboration représente un consensus entre ses besoins et la potentialité offerte par son milieu d’appartenance.
Celui-ci réussi à extraire d’un particularisme physique transversal (la pente et ses contraintes); une réponse technologique stratégique qui se révèle être une synergie entre son art de vivre, et ce que son environnement lui impose.