Une Voie Clandestine...Roc d'Agnel 585m, Vallée de la Clamoux
Vallée de la Clamoux ; Roc d’Agnel 585m ; « Las Méninas » ; 126m ; D+/TD- ; 5c+ max.
Voie équipée, 48 goujons de 10 mm, corde simple 30m ; 8 dégaines ; sangles pour relais.
Ouverte en 1998, équipée en septembre, octobre et décembre 2025 Pierre Albero
« Las Méninas » ouverte dans une période pas encore liberticide, arbore depuis, le statut de « Voie Clandestine… ». Quelle aubaine pour un jacobin de mon espèce…
« Las Méninas » (en Occitan « les Grands-mères », prononcer « Méninos »), est un hommage aux personnalités féminines de ces « anciennes » du siècle dernier qui ont su, de par leur force de caractère, tenir tête à l’existence et faire face aux bousculades imposées par la Grande Histoire.
Ma grand-mère maternelle incarnait la douceur même et la tempérance, dont elle reste un modèle du genre. Elle aura attendu 3 longues années, le retour de son cher et tendre, mon grand-père maternel, dont la jeunesse sera sacrifiée par l’idéologie pétainiste, au profit du Service de Travail Obligatoire. Celui-ci tentera en vain de fuir l’Allemagne, où il était assigné à résidence. Elle me révéla les services de Saint Antoine de Padoue, saint patron des marins, des prisonniers, et des objets perdus, auquel elle vouait, et pour cause, un égard particulier.
La « ménina » paternelle était un personnage énergique et sans concessions. Elle subira l’absence de son mari, mon grand-père paternel, prisonnier de guerre lors de la défaite de Dunkerque et exilé dans les mines de sel de Haute Silésie dans la Pologne profonde. Elle aussi, attendra son retour pour fonder sa famille, en demeurant dans une intégrité sans faille.
Associée à ces figures féminines en charge de mon éducation, il y’a l’image de mon arrière-grand-mère, qui incarnait cette France d’autrefois, transpirant l’authenticité et la bienveillance. L’omniprésence de l’Occitan dans l’expression de son quotidien était fascinante. Cette langue d’apparence réservée aux anciens, semblait conserver en l’état une époque dans laquelle la société populaire appréciait sa condition, en tenant tête aux évènements historiques qui la malmenaient. Ce parlé vernaculaire intouchable à mes yeux, avait ce pouvoir, de par sa puissance métaphorique débordante et son champ lexical démultiplié, de défier le français institutionnel et de fait, singulariser celui qui le maîtrisait.
Elle cachera durant trois années, son mari, mon arrière-grand-père, évadé d’un camp de prisonnier allemand, défiant ainsi l’occupant.
En arrière-plan il y a ce matérialisme historique familial qui orchestre un destin, façonne un caractère et révèle une moralité. La Révolte Viticole de 1907, le Front Populaire, Dunkerque, les mines de sel de Haute Silésie, la traversée du Rhin à la nage, quinze jours dans un wagon plombé, l’oncle Antoine « soldat républicain espagnol antifranquiste » … autant d’existences qui, sous influence de la géopolitique, définiront une idéologie et une ligne de conduite. Marcellin Albert Jean Jaurès, Léon Blum, Fédérico Garcia Lorca, André Malraux, Simone Veil, vont se juxtaposer à Gandhi, Guevara, Luther King, Mandela, Walesa, Gorbatchev, Arafat, pour donner sens et épaisseur à un mode comportemental. Associé à ce poids de l’histoire, subsiste toujours la tragédie de l’évènementiel portée par ceux qui le subiront.
J’ai eu le privilège de vivre à Trassanel (En Occitan « tras » signifie de l’autre côté, en l’occurrence ici, il s’agit « de l’autre côté du Roc d’Agnel »), localité assise sur un rebord du Cabardès, surplombant le Minervois, faisant face aux Corbières et à la chaîne orientale Pyrénéenne ; un bout du monde, qui en est le début d’un autre. Ce village reste un haut lieu de la Résistance et incarne un refus de la barbarie fasciste et sa scénographie macabre. Le maquis de Trassanel sera tristement célèbre pour les évènements du 8 Aout 1944.
Ma voisine, Irma Escourrou, centenaire inoxydable de son état, était la fille d’Edmond Agnel, forgeron et maire du village, résistant de la première heure et martyre de l’obscurantisme. Il resta « droit dans ses bottes », et ne versa dans la délation au sujet des maquisards de Trassanel. Pour cette intégrité sans faille, il fut fusillé le 22 avril 1944. Le traumatisme familial conféra à Irma une personnalité inébranlable et inaltérable, armes essentielles pour faire face aux écueils existentiels.
En ce XXI° siècle, qui s’entête à célébrer le triomphe d’un populisme, marqueur de la sous-éducation, les peuples anciennement persécutés et « génocidés », deviennent d’impitoyables génocidaires. Cette dérive géopolitique s’accompagne d’une forme d’impérialisme « Russo-sino-étatsunien » fort préoccupant, synonyme de régression civilisationnelle évidente. Il serait pourtant, impérieux et de bons tons, de s’inspirer des enseignements d’un passé si peu éloigné. Puissent nos chers décideurs nationaux et internationaux, bassement devenus des « technocrates-médiocrates » patentés, apologistes du mercantilisme, retrouver la voie de la raison et de la philanthropie. En s’inspirant de leurs prédécesseurs, aux prises avec les périodes sombres de la grande histoire.
En termes de géomorphologie, le paysage vertical de la Clamoux semble insignifiant, supplanté par un patrimoine souterrain d’exception. Le gouffre de Cabrespine, le réseau de Trassanel et ses satellites sont une vitrine spéléologique locale époustouflante. L’interface géologique Cabardès-Minervois s’avère composite. Elle propose une diversité et hétérogénéité minérale entre schistosités, calcaires métamorphiques, gneiss et granites antédiluviens, peu propices à une pratique de l’escalade. Quelques secteurs, tels la discrète et oubliée falaise de Limousis, le site de blocs de Fournes-Cabardès, témoignent de la créativité des grimpeurs locaux, en quête de supports innovants.
Animé par des compulsions de « quadrumane » inassouvies, j’ai assidument et méthodiquement, prospecté vallons secondaires et autres mouvements de terrain, entre Trassanel et Cabrespine, afin de dénicher les potentiels affleurements rocheux, dignes d’intérêts.
Aidé de Michel Grillère en 1997, j’équipe trois voies dans le vallon du Rémol, sur des dalles monolithiques, invitant à la reptation verticale. Je fais quelques incursions sur la falaise du pont de Villeneuve Minervois, en traçant quelques lignes historiques, préfigurant, le futur site d’escalade actuel.
L’icône orographique locale, reste le Roc d’Agnel 585m, et sa face Sud qui se dresse dans les replis du paysage « Clamouxin ». Après maintes tentatives et explorations sur celle-ci, la ligne est enfin repérée. La partie gauche de la face présente un calcaire moins fracturé, de bonne facture, offrant des dalles compactes au modelage généreux. Merci à ces compagnons de cordée de circonstances, Eric Blanc, Pascal Favaron et Michel Grillère, qui tour à tour, armés de leur patience et indulgence à mon égard, contribuèrent à l’élaboration de l’itinéraire au cours de l’année 1998.
La toponymie locale garde en sa forme la mémoire du lieu. Le « Roc d’Agnel » demeure à la fois, une allégorie du patronyme, ainsi qu’un symbole agropastoral. En Occitan « agnel « signifie « agneau ». Les « Escoles » se traduit dans la langue vernaculaire par « amadouviers », ce combustible préhistorique, porte en lui ce secret anthropologique fondamental, de premier ordre.
Petit bémol, et non des moindres, il s’avère que la vallée de la Clamoux est sanctuarisée par le prisme inepte et technocratique, d’une feuille de route Bruxelloise. Un espace Natura 2000, en lien avec les populations sensibles de chiroptères, prohibe toute activités d’escalade sur zone. Que l’on se rassure, les éco-convictions de mon cœur de métier de montagnard professionnel, ne sont en rien altérées. Bien au contraire, au vu de mon âge avancé et mes expériences en la matière, la transgression est un délice dont je ne peux me passer. A l’instar de ma bisaïeule, je défie sans scrupules aucun, l’omnipotence injonctive. Il faut que cette élite nourrie d’arsenal réglementaire, sache que la gente grimpeuse est avant tout, gardienne du temple. La fréquentation de la voie restera anecdotique et confidentielle. L’intrusion sur site sera sans commune mesure incomparable à la déferlante de vacanciers dévastateurs sur le littoral Audois, comportementalement douteux, en termes d’écoresponsabilité. D’évidence, le surtourisme ne menacera jamais le Cabardès profond.
Aussi en 2025, vingt-deux années après sa genèse, j’ai décidé d’équiper « Las Méninas » afin de légitimer son existence et de braver quelque peu, la pensée binaire, de ces bureaucrates du plat pays. Je me garderai bien de toute publications auprès des instances locales, me méfiant en bon misanthrope que je suis devenu, de l’âme délatrice des vaillants bons petits soldats potentiels. Fort heureusement, la garrigue Minervoise n’est pas pour l’instant, équipée d’un réseau de caméra de surveillance.
En d’autres termes, « Las Méninas » ouverte dans une période pas encore liberticide, arbore depuis, le statut de « Voie Clandestine… ». Quelle aubaine pour un jacobin de mon espèce…
Nous avons inauguré, ce 13 décembre 2025 un premier parcours de « Las Méninas » finalisée, avec mon fils. Grimper sur le Roc d’Agnel encordé avec lui, pérennise cette tradition familiale de relation étroite et privilégiée avec l’environnement par l’entremise du rocher. Ma conception de la parentalité s’accomplie dans ce continuum. Transmission et imprégnation s’opèrent par ce rapport kinesthésique au minéral. Mes trois enfants restent les témoins intergénérationnels d’un art de vivre dédié à l’éducation du dehors que j’ai reçu en héritage et devenu savoir-faire professionnel.
L’approche la plus logique, s’effectuera depuis le parking du gouffre de Cabrespine, par le chemin des Escoles, afin d’ergonomiser le retour, une fois la voie achevée. Au point 517m, suivre à gauche le sentier de la voie normale du Roc d’Agnel sur 500m. A la côte de 554m, on s’engage à droite sur la trace de la grotte de Coroluna et celle du Maquis. On suit cette croupe pendant 500m environ. Avant que le sentier ne s’infléchisse sur la droite, repérer une percée dans la végétation (cairn) et descendre à gauche de 50m de dénivelé maximum dans un vallon qui aboutit plus bas, au ruisseau du Rémol. On progresse à vue, en « bartassan » allègrement entre les zones ouvertes, puis, l’on coupe ce vallon transversalement toujours sur la gauche. Franchir un mouvement de terrain qui nous fait pénétrer dans un petit vallon secondaire. Sans perdre d’altitude on repère le seul et unique passage dans la végétation vers des dalles couchées caractéristiques de l’arête Sud du Roc d’Agnel. Une fois sur ces dalles, la face Sud apparait. On remonte vers celle-ci jusqu’à un cairn en repérant l’évidente première longueur sur la droite. Comptez environ 1 heure depuis le parking (voir carte).
Je suis resté fidèle dans mon équipement, à la ligne historique. Celle-ci contourne habilement les zones les plus végétalisées et les ilots suspendus de chênes verts. L’escalade en dalles prédomine, sur lesquelles, le modelage offre cannelures, trous et fissures. La roche offre une compacité remarquable de qualité, seul, le haut de la ligne impose un rocher plus fracturé. De faits, quelques sections demandent un peu d’attention, notamment dans les deux dernières longueurs. A ce titre, les relais sont décalés, afin que les seconds de cordée évitent tous projectiles accidentogènes.
J’ai fractionné intentionnellement l’itinéraire en 6 longueurs relativement courtes dans un souci de communication visuelle avec son coéquipier. Seule la deuxième longueur transitoire oblige à une courte marche. R2 sera à confectionner sur des chênes à disposition.
En termes d’équipement, les relais présentent deux points à trianguler systématiquement. 48 goujons de 10mm sécurisent l’itinéraire. Le matériel nécessaire autorise la légèreté d’une corde simple de 30m et une gamme de 8 dégaines, dont une « rallongeable ».
A partir de R6, le sommet est accessible après quelques pas d’escalade. La descente s’effectuera par la voie normale du Roc d’Agnel, sur son versant Nord, retrouvant le chemin des Escoles, pour un retour au parking du gouffre en 30mn environ.
Ce retour aux sources, confirme mon attachement et non mon appartenance à cette garrigue Languedocienne natale. L’appartenance sous-tend une toute puissance autochtone, affichant réflexes xénophobes, on ne peut plus toxiques et réducteurs. L’attachement implique la déférence à une culture, une géographie, et invite à en partager les valeurs.
Commentaires
Bravo pour ces recherches effectuées, sur les flancs de collines végetalisées, un peu partout et jusque dans les hauteurs de montagne. Ici et là en quête d’obstacles rocheux praticable simplement. Merci pour le récit de cette génèse, pour le partage de histoire et cette invitation à la découverte.