Les photos de montagne - Theodor Wundt 1858-1929
Theodor Wundt est une figure de l’histoire de l’alpinisme, connu pour ses ascensions dans les Alpes, mais aussi pour son travail de photographe de montagne. À une époque où la haute altitude restait difficilement accessible et peu documentée, Wundt a contribué à façonner une nouvelle manière de voir et de comprendre le monde alpin.
Actif à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, Theodor Wundt appartient à une génération d’alpinistes qui ne se contentent plus de gravir les sommets pour l’exploit sportif. L’alpinisme devient alors une aventure scientifique, esthétique et humaine. Wundt s’est illustré par des ascensions exigeantes dans les Alpes, souvent dans des conditions difficiles, à une époque où l’équipement était rudimentaire comparé aux standards actuels.
Theodor Wundt se distingue par un usage précoce de la photographie en haute montagne. Transporter du matériel photographique lourd et fragile sur des glaciers et des arêtes représente un véritable défi. Malgré cela, Wundt a su capturer des paysages alpins, des glaciers disparus ou réduits, des scènes d’alpinisme montrant l’engagement des grimpeurs.
Ses photographies ne sont pas de simples souvenirs : elles constituent de précieux documents historiques, à la fois pour l’histoire de l’alpinisme et pour l’étude de l’évolution des paysages de montagne.
La photographie en haute montagne (par Theodore Wundt).
Il n'y a guère d'activité plus stimulante que de rentrer chez soi après un voyage, de s'asseoir dans la chambre noire et de développer ses clichés photographiques. La plaque est placée dans le révélateur; après un certain temps, elle noircit par endroits, des contours apparaissent et l'image prise il y a des semaines se dessine de plus en plus. Ce qui n'était jusqu'à présent qu'un souvenir fugace voué à disparaître avec le temps, est fixé et a pris une forme tangible.
Vient la plaque suivante et le processus se répète. Ainsi défilent ces images, l'une après l'autre, rappelant toutes les impressions eues pendant cette période de détente et de jouissance de la nature, et on revit tout le voyage. Une fois les images rassemblés dans un album, on dispose d'un souvenir pour toute la vie, qu'on ne saurait imaginer plus beau.
Mais le même plaisir ne revient pas à celui qui s'épargne la peine de photographier et achète les images. Une image que l'on a prise soi-même a une signification beaucoup plus profonde. Une image dont on connaît l'auteur a une valeur bien plus grande qu'une image achetée. Outre le souvenir, elle le replonge dans l'état d'esprit que le sujet lui inspirait à l'époque. Elle est l'expression du sentiment et de la valeur que l'on y a placés, l'expression du travail affectueux que l'on y a consacré. Le photographe amateur s'attache souvent à une image qui n'a rien d'artistique et la préfère à d'autres, beaucoup plus belles, qui représentent le même sujet.
Si la photographie est en soi un passe-temps merveilleux, auquel peu d'autres peuvent être comparés, elle a encore un attrait particulier: elle éveille et éduque le sens esthétique. Le photographe voit un paysage d'un tout autre œil que celui qui ne photographie pas. Il ne cherche pas seulement à découvrir et à apprécier ses beautés, mais il en rend également compte, il choisit dans les moindres détails le point de vue d'où il se présente le mieux. Ce faisant, il cherche à clarifier la signification artistique des différentes formes, des montagnes, des forêts, des arbres, des habitations, etc. Il ne se contente pas non plus de prendre un paysage tel qu'il est, mais cherche plutôt à en écouter les moments, et il y en a où il est plus beau que d'habitude.
Cela permet d'approfondir le plaisir de la nature. Il en résulte naturellement pour le randonneur alpin un attachement et une préférence particuliers pour la région qui est à la fois le théâtre et l'objet de cette activité. Avec l'intérêt que suscite toute activité créatrice, on se plonge dans ses formes, ses configurations particulières et on cherche à les explorer davantage. Il me semble également que la photographie est un moyen approprié pour atténuer quelque peu la précipitation qui caractérise souvent les alpinistes. J'ai moi-même autrefois beaucoup souffert du mal des sommets et croyais atteindre un sommet quelconque. Cela se justifie certainement, en particulier au début de la vie d'alpiniste, où l'on doit avoir la ferme volonté d'accomplir quelque chose. Mais aujourd'hui, je ne me fais aucun scrupule à passer une journée à prendre des photos en montagne. Cela m'a déjà procuré beaucoup de plaisir et m'a permis de voir des choses que j'aurais autrement manquées.
Si on considère enfin que la photographie peut également servir à toutes sortes de sciences et d'applications pratiques, on comprend alors toute son importance, notamment pour l'alpinisme. Je voudrais profiter de cette occasion pour rendre publique une phrase qu'un haut dignitaire m'a dite un jour : « Tout comme chacun doit savoir lire et écrire, il devrait également savoir photographier, c'est une nécessité à notre époque où on aime voyager. »
Les objectifs poursuivis par la littérature alpine, représentée presque exclusivement par des écrivains non professionnels, sont principalement de nature pratique. Ils servent à la préparation des voyages et, dans une moindre mesure, à la conservation des souvenirs. La photographie n'est-elle pas particulièrement adaptée en tant que complément vivant ?
Lors de mes voyages dans les Alpes, il m'est souvent arrivé que, malgré des études approfondies et des renseignements préalables auprès de connaissances, les conditions réelles m'aient surpris et que j'aie trouvé autre chose que ce à quoi je m'attendais. Mais même pour la mémoire, le texte ne suffit guère, à moins que la description ne soit exceptionnellement brillante. Pour en venir rapidement au but, je crois qu'il serait digne des clubs alpins d'entreprendre une « exploration artistique des Alpes » de telle manière que chaque club ou chaque section fasse photographier systématiquement son territoire ou rassemble les photographies existantes, et rende ces images accessibles à tous, accompagnées d'une brève description. Cela ouvrirait non seulement une nouvelle voie à l'aspiration de faire quelque chose pour la communauté et introduirait officiellement dans l'alpinisme un élément artistique très précieux, mais cela créerait également une œuvre d'une valeur durable et d'une grande utilité pratique, qui serait sans équivalent.
En ce qui concerne la pratique de la photographie, je peux me limiter ici à répondre à la question suivante : comment réaliser une bonne photo de paysage ?
Le fait que la photographie ne donne qu'une représentation en noir et blanc est déterminant. L'éclairage de l'objet à photographier revêt ainsi une importance décisive, tandis que sa couleur passe complètement au second plan, voire joue souvent un rôle perturbateur, car elle n'est pas reproduite par la plaque dans ses conditions d'éclairage réelles. La première chose à laquelle le photographe de paysages alpins doit donc s'exercer, c'est le regard pour un éclairage plastique, dans lequel la lumière et l'ombre sont dans un rapport correct l'une par rapport à l'autre. En règle générale, je préfère que le soleil commence à briller autour du versant de la montagne à photographier et que les saillies proéminentes projettent encore de longues ombres. Cela crée généralement un relief important. Trop de soleil est bien sûr néfaste, mais c'est tout de même mieux que pas de soleil du tout, car seuls les photographes les plus expérimentés parviennent dans ce dernier cas à créer des images d'ambiance à partir de rien, pour ainsi dire.
En ce qui concerne le contenu et la composition de l'image, il faut notamment tenir compte de la perspective modifiée par l'objectif, qui fait apparaître les objets proches disproportionnellement grands et les objets éloignés très petits. Combien de débutants sont déçus lorsqu'ils développent la plaque d'une montagne qui a pourtant en réalité des dimensions gigantesques. L'importance du premier plan s'en trouve accrue, ce qui est un avantage considérable, car on peut le contrôler en choisissant le point de vue. Même le plus petit changement dans la position de l'appareil permet souvent d'obtenir les plus beaux effets et de produire des images que l'on n'aurait guère cru possibles à quelques pas de là. Le photographe doit donc toujours garder à l'esprit que le premier plan est tout aussi important que le sujet principal et son éclairage, une règle qui est souvent négligée.
Cette perspective décalée par l'objectif, ainsi que le fait que les montagnes ne fournissent généralement aucun indice extérieur permettant d'évaluer leur taille, rendent également nécessaire la création d'une échelle dans l'image qui permette d'avoir une impression correcte des proportions. Le meilleur moyen d'y parvenir est d'insérer des personnages, qui ne devraient manquer sur aucune image, car ils lui confèrent également vie et mouvement. Des objets dont les dimensions sont familières à l'œil, tels que des arbres, des maisons, etc., peuvent également servir au même but. Les nuages, qui créent en outre une atmosphère très évocatrice, constituent une échelle de taille avantageuse.
Lors de la composition de l'image, il faut veiller à ce qu'elle ait un sujet principal qui se détache clairement comme tel. Il faut toutefois éviter à tout prix de le placer au centre, car cela détruit tout effet artistique et rend l'image rigide. Sur les côtés, les lignes individuelles doivent avoir une finition correcte et ne doivent pas rester en suspens. Dans l'image elle-même, elles doivent rester équilibrées, variées et ne pas toutes aller dans la même direction. Le choix du
point de vue et la disposition du premier plan permettent d'obtenir des résultats remarquables à cet égard. Je recommande tout particulièrement l'utilisation du piolet ou du couteau à glace, qui offrent une excellente variation parmi les lignes courbes des montagnes.
En ce qui concerne la pratique, on peut ici affirmer à juste titre que cet art est « difficile ». Car même si l'appareil photographique est relativement léger, il exige de son utilisateur d'innombrables gouttes de sueur et devient souvent très gênant en raison de sa forme et de sa position. Le montage et le démontage demandent également plus d'efforts et de travail qu'on ne le pense, car ils doivent être effectués assez fréquemment, car c'est généralement sur le viseur mat que l'on peut juger avec certitude si l'on obtiendra une image utilisable ou non. Cet effort ne doit en aucun cas être négligé, car lors d'une randonnée en haute montagne, il est impossible de savoir si l'occasion de photographier un objet donné se présentera à nouveau plus tard ou non, et si l'on se contente de repousser la prise de vue au retour, les conditions d'éclairage ont complètement changé entre-temps, ou le soleil a disparu derrière les nuages, etc. À cela s'ajoute la grande restriction dans le choix du point de vue et la difficulté souvent considérable de le changer. Il est souvent si petit que le moindre mouvement imprudent peut avoir de graves conséquences. Enfin, les circonstances exigent une décision rapide, car en règle générale, il n'y a pas beaucoup de temps à perdre. Je ne parlerai que brièvement des désagréments que peut entraîner le changement de plaques. Dans les refuges, on rencontre parfois très peu de considération et il m'est déjà arrivé qu'au cours d'une randonnée hivernale en janvier, le guide m'ait quitté tard dans la nuit dans la cabane, car il ne comprenait pas que j'avais besoin d'une obscurité totale pour changer les plaques et considérait l'extinction de la lumière comme une chicane à son égard. Eh bien, même un dieu aurait lutté en vain contre lui.
Si nous nous penchons maintenant sur la question de savoir comment l'équipement du photographe de haute montagne doit être conçu pour répondre à toutes les exigences auxquelles il peut être confronté, il s'agit dans une certaine mesure d'une considération théorique, car les avantages que l'on recherche d'un côté sont toujours contrebalancés par certains inconvénients de l'autre. Un poids trop léger, par exemple, se fait au détriment de la solidité, une taille réduite diminue l'effet de l'image, etc. Il appartient donc au photographe d'être avant tout clair sur ce qu'il souhaite obtenir. Il doit décider s'il accorde plus d'importance à la beauté et à la justesse des images ou s'il recherche uniquement des souvenirs, pour lesquels il se contentera finalement d'un résultat moins parfait. Il doit déterminer le poids qu'il peut accorder à chaque critère, etc. Tout cela varie d'une personne à l'autre. J'ai moi-même fait fabriquer un appareil qui fonctionne à ma satisfaction. Mais il est relativement grand et lourd, et la plupart des gens soupireraient probablement sous son poids.
L'appareil doit être solide car les secousses auxquelles il est soumis lors de l'ascension sont très importantes et la position souvent très précaire, ainsi que les influences extérieures comme le vent, etc, peuvent facilement le faire tomber sur la roche dure. Il faut également tenir compte des fortes influences climatiques, qui imposent les exigences les plus élevées en matière de qualité du bois. Je considère également comme nécessaire que toutes les pièces de l'appareil soient solidement fixées, sinon, il est trop facile de laisser tomber une pièce qui est alors perdue à jamais. Domage s'il s'agit par exemple de l'objectif. À cela s'ajoute une rapidité maximale pour le monter et le démonter, un poids aussi léger que possible et une taille réduite.
En ce qui concerne l'appareil photo, je considère comme une exigence fondamentale que le plateau puisse être placé à la verticale. Si l'appareil est incliné pour pouvoir encore englober les hautes montagnes, celles-ci perdent leur pente raide en raison du décalage de la perspective et deviennent plates et insignifiantes. Il est également nécessaire que les photos puissent être prises en hauteur et en format paysage. Dans certains cas, un viseur qui affiche l'image à l'extérieur de l'appareil est très souhaitable, mais il ne peut pas remplacer complètement le viseur. Je ne travaillerais jamais sans. En revanche, le tissu noir n'est pas nécessaire.
L'obturateur doit être réglé pour les prises de vue instantanées et, si possible, exposer le premier plan plus longtemps que l'arrière-plan. En liaison avec celui-ci, je dispose d'un dispositif qui permet de prendre des autoportraits, dont plusieurs figurent dans cet album. L'objectif doit être fixé en permanence à l'appareil et ne doit pas avoir à être vissé au préalable.
J'utilise comme plaques les films de la société Eastmann dans une cassette à rouleau, ce qui facilite considérablement le travail et évite les changements fréquents. Ces films ont été considérablement améliorés ces dernières années
et sont très utiles, mais ils exigent un travail ponctuel et précis. Outre la cassette à rouleau, l'appareil photo peut également être utilisé avec des plaques de verre ordinaires.
Je n'ai pas trouvé pratiques les trépieds courants, car ils sont lourds et très gênants en raison de leur forme. J'ai donc construit un trépied nqui peut également servir de hache à glace, mais uniquement à titre d'aide.
Une chose Pour finir, voici quelques règles pratiques. Respectez toujours certains principes de base lors de l'exposition et n'exposez jamais de manière arbitraire. Notez toujours ces principes pour chaque image, ainsi que les conditions particulières ns lesquelles elle a été prise. On comparera ensuite les résultats et la sécurité nécessaire ne manquera pas de s'installer au fil du temps. Lors du développement, on respectera scrupuleusement les instructions, car nulle part ailleurs l'expérimentation n'est plus néfaste qu'ici.
Enfin, on ne se laissera pas décourager par les échecs initiaux. Comme partout, il y a ici aussi des obstacles à surmonter avant d'arriver à quelque chose, et c'est tout à fait normal.