Ruwenzori 2004 - Partie 1/2

Activités :
Catégories : expéditions
Type d'article : individuel (CC by-nc-nd)
Contributeur : Modération Article

28/12, Kampala (Ouganda)

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« J’irai brûler un cierge pour vous ».
Comme Ă  chaque dĂ©part vers des montagnes Ă©sotĂ©riques, mes bons parents ne sont qu’à moitiĂ© rassurĂ©s… C’est vrai que sur le papier la destination semble conjuguer un bon paquets d’élĂ©ments « peu recommandables », Ă  fortiori pour de jeunes parents responsables : l’Ouganda et sa sulfureuse rĂ©putation, des trajets routiers destroy, une jungle escarpĂ©e et gluante couronnĂ©e par de la glace et du rocher exigeant mĂŞme des rudiments d’alpinisme, un peu de malaria multirĂ©sistante pour faire bonne mesure… on est loin d’Ibiza. Dont on cessera sĂ»rement de se moquer dans 40 ans, couverts d’arthrose après trop de Ruwenzoris, de cordillères et de bavantes alpines… enfin c’est sans doute ce que souhaitent certains plus ou moins consciemment…

Pourtant une fois encore la fascination est bien excusable : le Ruwenzori, Ă  cheval sur Ouganda et Congo, 5109m d’une des jungles les plus humides de la terre couronnĂ©e par les plus grands glaciers d’Afrique Equatoriale d’oĂą naĂ®t le Nil en personne… 360 jours de pluie par an comme contrepartie d’une biodiversitĂ© presque sans Ă©quivalent dans le reste du monde… les mythiques « Montagnes de la Lune » imaginĂ©es par PtolĂ©mĂ©e, redĂ©couvertes par Stanley & Livingstone et explorĂ©es par le lĂ©gendaire Duc des Abruzzes au siècle passé… Les rebelles excitĂ©s qui hantaient la rĂ©gion 3 ans plus tĂ´t ont fini par ĂŞtre trucidĂ©s, le Parc National a rouvert ses portes et l’enthousiasme de notre ami RaphaĂ«l – parti en Ă©claireur un an plus tĂ´t et revenu totalement subjuguĂ© – a achevĂ© de nous convaincre.

RĂ©veil Ă  5h, dĂ©collage de Cointrin Ă  7h, arrivĂ©e Ă  Entebbe Ă  23h après 2 escales Ă  Amsterdam et Nairobi. KLM s’était bien gardĂ© de dire que le dernier tronçon s’effectuait sur Kenya Airways… c’est l’occasion d’entendre les instructions de sĂ©curitĂ© en Swahili. Pas d’illusions : malgrĂ© 2 semaines d’étude intensive et 10 heures Ă  m’abrutir les oreilles et l’esprit avec mes cassettes et mon bouquin pendant le vol, mon taux de comprĂ©hension ne dĂ©passe guère les 5%. Et oui, tout le monde vieillit… enfin peu avant l’atterrissage je parviens quand mĂŞme Ă  commander dans cet idiome local un verre Ă  l’hĂ´tesse. Et c’est mĂŞme ce que j’ai demandĂ© qui est servi ! Avec les fĂ©licitations d’usage sur ma merveilleuse pratique, si rare chez les Wazungus (les Blancs). Ahsante sana…

Le contrĂ´le des passeports est expĂ©diĂ© en 5 minutes, les sacs sortent en dernier sur le tapis mais sont tous lĂ , par contre il faut encore les passer aux Rayons X pour avoir le droit… de s’en aller ! Et c’est comme par hasard mon gros sac qui Ă©veille les soupçons du prĂ©posĂ© : « Ouvrez moi ça ! » AĂŻe, aĂŻe, aĂŻe, Ă  presque minuit et au bout de 12h de vol, alors qu’on rĂŞvait dĂ©jĂ  d’un bon lit… Le coupable est vite trouvĂ© : le piolet. « What is that for ? »… 10 secondes de silence, une mĂ»re rĂ©flexion et ma parade fuse… [i]« kupanda barafu Ruwenzorini » (*)[/i] ! Echec et mat : un sourire illumine son visage , ce « Mzungu » vient faire de la montagne et en plus baragouine Swahili, la fouille s’achève sĂ©ance tenante et je rejoins le reste du groupe gratifiĂ© d’un sonore « Karibu » (Bienvenue !).

« Hujambo, Semelet » : un bonheur n’arrive jamais seul, Chris Murithi, notre guide kenyan est bien au RV ; son visage rieur et sa petite bedaine le font plus ressembler Ă  un bon vivant qu’à un montagnard pur et dur ; et pourtant avec 9 mois par ans sur les hauts massifs de Tanzanie, du Kenya et d’Ouganda, il ne doit pas manquer d’exercice ! L’abus d’Ugali peut-ĂŞtre, cet Ă©quivalent africain du Daalbat nĂ©palais ?

i « grimper la glace sur le Ruwenzori », en swahili dans le texte…[/i]
Pour ce qui est de faire de l’exercice, notre HĂ´tel Fairway semble le lieu choisi par le tout Kampala ce soir : nous sommes accueillis par une soirĂ©e dansante endiablĂ©e rythmĂ©e par une disco suffisamment glapissante pour ne pas Ă©pargner la moindre chambre. Le tout s’arrĂŞte heureusement vers 1h du matin ; « c’est vrai qu’ils sont sur la brèche depuis le dĂ©but d’après-midi » selon François, arrivĂ© 1 jour plus tĂ´t et dĂ©jĂ  familier des usages locaux. Ah oui, dĂ©tail important : le groupe des 7, arrivĂ©s en 3 paquets et par des compagnies diffĂ©rentes depuis NoĂ«l, est rĂ©uni maintenant au grand complet, armes et bagages compris. L’aventure Ă©quatoriale version « boue et glace » peut maintenant commencer…

29/12, Margarita Lodge, Kasese

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Dixit Chris notre « Tour Leader » la veille au soir :

« Demain vous pouvez rester dormir, vous en avez bien besoin, on ne part qu’à 11 h ». Puis 5 minutes plus tard : «Ah oui, je passerai Ă  8h rĂ©cupĂ©rer vos dollars et les mettre en sĂ©curitĂ© ». Tout le monde semble avoir compris… pourtant le matin Ă  8h, Bertrand est bien tout seul Ă  la rĂ©ception de l’hĂ´tel. Pas de Corinne, pas de François, pas de Philippe, pas de Thibaud, pas de JĂ©rĂ´me… et bien sĂ»r pas de Chris. A 8h30 non plus d’ailleurs. A 9h le groupe est finalement rĂ©uni devant le petit-dĂ©jeuner, arrivĂ©e de Chris vers 9h30… « Ah oui, finalement j’ai eu pitiĂ©, je me suis dit que vous prĂ©fèreriez dormir plus ! »…

Dixit Chris le matin :
« Kasese, c’est 5h, 6h de route grand maximum,, en partant 11h on y sera dans l’après-midi, mĂŞme pas 500 km… ». Les vĂ©tĂ©rans de l’Afrique secouent la tĂŞte. 3 heures après le dĂ©part : « Pas trop faim ? Alors on va dĂ©jeuner Ă  Mbara, c’est Ă  1h30 d’ici, un vrai restaurant, pas un de ces bouibouis de bord de route. De lĂ  il ne restera plus que 3h30 maximum pour Kasese »… Le ragoĂ»t de chèvre ( de peau et d’os plus prĂ©cisĂ©ment) tiède du « restaurant » est vite avalĂ© et on arrive finalement avant la tombĂ©e de la nuit.

C’était mon chapitre « l’Afrique et la Notion du Temps ».

Le trajet du matin est vite rĂ©pĂ©titif au milieu de collines dĂ©boisĂ©s et de hameaux de cahutes cradingues, mais celui de l’après-midi nous fait rĂŞver Ă  la suite : les crĂŞtes accidentĂ©es du Ruwenzori qui Ă©mergent au loin dans la brume, la vaste plaine du « Parc National de la Reine Elizabeth », ses grands lacs et ses animaux sauvages broutant au bord de la route…

Les instructions pour la suite du voyage rythment le bruit des fourchettes tout au long du dĂ®ner : nos interrogations donnent en gĂ©nĂ©ral lieu Ă  des « Hakuna matata » (« no problem » en Swahili, aussi classique en Afrique qu’en Inde ou au PĂ©rou... ). Le programme final dans le Parc National et son luxueux Lodge est prolongĂ© d’un jour au dĂ©triment du raft sur le Nil, le budget prend 100 $ au passage, JĂ©rĂ´me et Thibaud nĂ©gocient leur aventureuse traversĂ©e solitaire vers l’ « ImpĂ©nĂ©trable Forest » de Bwindi et ses lĂ©gendaires gorilles de montagne… et le serveur me rassure pour me permettre une nuit apaisĂ©e : « Comment ? Mais si, bien sĂ»r que tout le monde parle Swahili ici » ; et ce misĂ©rable Paul, l’adjoint ougandais de Chris, qui m’affirmait un peu plus tĂ´t que mes maigres rudiments si pĂ©niblement acquis ne m’aideraient guère au-delĂ  de la banlieue de Kampala…

30/12, Nyabitaba Hut (2650m)

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Notre « Margarita Lodge » a beau ĂŞtre la rĂ©fĂ©rence luxe de la rĂ©gion, il s’agit bien de luxe au standard africain : ampoule claquĂ©e, tuyau de douche percĂ©, climatiseur recyclant tout juste l’air moite de la pièce… du coup bien sĂ»r impossible (pour moi) de ne garder ne serait-ce qu’un drap. Pas grave en soi. Mais comme la moustiquaire est Ă©videmment trouĂ©e, le seul moustique du coin vient consciencieusement se remplir l’estomac sur moi : un coup sur l’épaule, un coup sur la fesse, un coup sur un mollet… Ai-je bien pris mon Lariam ? Ouf, oui ! Il parait que ça fait rĂŞver… mais quand le rĂ©veil sonne je viens juste de m’endormir ! VoilĂ  une journĂ©e qui s'annonce bien.

Premier souci du matin : faire un stock de cartes postales. Quelle chance, les bureaux du Parc National en ont. Un ou deux modèles sont corrects (neige et soleil, etc…), les autres pas terrible (sommet dans le brouillard, etc…, sĂ»rement plus rĂ©aliste !). Mais mĂŞme en se ruant sur les premiers il faut rapidement se rationner et chacun se voit obliger de panacher le bon grain et l’ivraie. Un peu déçus, nous nĂ©gocions longuement le prix Ă  la baisse pour nous consoler. De 1000 Ă  700 shillings après que l’employĂ©e ait fait venir son Big Boss pour dĂ©cider. Pour des « bleus » de l’Ouganda, pas si mal.

Une heure de piste plus haut, au hameau d’Ibanda (dĂ©jĂ  1600m d’altitude !) les choses sĂ©rieuses commencent : d’abord pas moins de 2 briefings et 3 signatures dans 3 registres diffĂ©rents sont le prĂ©lude requis aux premiers pas en direction du Ruwenzori : auprès du bureau des guides, puis auprès du Parc National, et enfin… auprès des Rangers. La notre est d’ailleurs tout Ă  fait charmantE. Mais ce n’est hĂ©las pas elle qui nous accompagnera… Accompagnera ? Ah oui, chaque groupe se voit attribuer un ranger armĂ©. Armé ? « Non, pas contre les bandits, plutĂ´t contre les bĂŞtes sauvages »…

Les conseils prodiguĂ©s sont par contre de la plus haute importance : « Attention au Mal des Montagnes, il est sournois » , « marcher doucement », « boire beaucoup », « sur le glacier mettre des gants », « et des crampons », « et un baudrier », « se protĂ©ger du froid », « prendre un sac de couchage »… Au passage, les effectifs prennent l’ascenseur : aux 15 ( !) porteurs prĂ©vus initialement s’en rajoutent 10 ( !!) pour «excès de poids », plus un guide (prĂ©vu), plus 2 guides-adjoints (pas prĂ©vus), plus le Ranger armĂ© dont on vient de parler…

Il s’appelle Wellington, a l’air doux comme un mouton malgrĂ© sa Kalachnikov et ne fera sans doute jamais de mal Ă  une mouche. Il fuira sans doute devant le 1er bandit venu. Mais Jane (l’autre RangerE, la charmante, qui hĂ©las ne nous accompagnera pas…) nous explique sĂ©rieusement que cette prĂ©caution est indispensable ; car nous risquons de rencontrer, durant la 1ère Ă©tape, des « bĂŞtes sauvages », par exemple des Ă©lĂ©phants de montagne, des babouins voire des chimpanzĂ©s… Tout Ă©moustillĂ©, notre petit (enfin façon de parler) groupe se met en route vers midi, horaire optimal pour transpirer un maximum sous le soleil vertical de l’équateur. Derrière, l’armĂ©e de guides et de porteurs s’explique bruyamment avec Chris, les fonctionnaires du parc National comptant les points : le jeu consiste Ă  se rĂ©partir l’équivalent d’une camionnette de sacs Ă  dos, vivres, tentes, sacs de charbon de bois et autres objets hĂ©tĂ©roclites sans dĂ©passer les 12 kg par tĂŞte de pipe. Comment des petits NĂ©palais deux fois plus efflanquĂ©s parviennent Ă  porter le double est une Ă©nigme Ă  la limite du politiquement correct…

Ah oui, entre 2 briefings on dĂ©couvre aussi un autre stock de cartes postales. A 700 shillings sans marchandage ! Heureusement qu’on a marchandĂ© les premières Ă  Kasese. Ce sont les mĂŞmes mais avec un gros gisement intacts de belles… je ne sais plus qui mais l’un de nous a l’ingĂ©niositĂ© de proposer un troc Ă  l’employĂ©e : une pas belle (celle dans le brouillard, par exemple) contre une belle au soleil. Et ça marche ! L’Afrique Noire est vraiment l’eldorado du business avec un peu de culot…

Les 4 heures de montĂ©e tranquille jusqu’au premier refuge (« 6 Ă  7 heures » selon Jane) se dĂ©roulent dans une somptueuse forĂŞt Ă©quatoriale d’une exubĂ©rance absolue. Des sommets escarpĂ©s noyĂ©s dans la brume tapissent l’horizon. De lĂ  Ă  imaginer lĂ  derrière, plus haut encore, de vrais glaciers il faut quand mĂŞme avoir lu avec attention la littĂ©rature spĂ©cialisĂ©e et avoir la foi. Refuge plutĂ´t accueillant aux standards locaux, que nous partageons avec deux couples : l’un flamand de retour du Refuge Guy Yeoman et aux pantalons couverts de boue jusqu’aux genoux (leurs guides leur avaient dit de laisser les bottes avec les porteurs) ; somme toute classique. L’autre « couple » (pacsĂ©s ou pas, difficile Ă  dire…) sort par contre franchement de l’ordinaire : deux grands blonds Hollandais arrivĂ©s d’Entebbe Ă  vĂ©lo ( !). Après un large crochet – toujours Ă  vĂ©lo – vers le Rwanda pour gravir un premier volcan Ă  4000m. Et bien dĂ©cidĂ©s Ă  respecter sur le Ruwenzori leur stricte Ă©thique d’autonomie complète. Et donc tout déçus de s’être fait « imposer » un guide et un porteur avec lequel partager leur charge. On se sent tout petits Ă  cotĂ©, arrivĂ©s ici en bus 48h après avoir quittĂ© l’Europe…

Les heures passent, la nuit tombe, et Chris n’est toujours pas là… Avant de s’inquiĂ©ter pour lui, chacun s’inquiète d’abord pour son petit estomac : il est non seulement notre guide, mais aussi notre cuistot officiel… et c’est qu’on a faim, maintenant ! Heureusement, un des guides « adjoints » (ceux que nous a refilĂ© le Parc National et qui auront donc servi Ă  quelque chose) finit par nous improviser un vague dĂ®ner de pâtes trop cuites, chou et morceaux de chèvre. InterrogĂ© d’heure en heure sur le sort de Chris, sa rĂ©ponse est immuable : « il est derrière nous, il arrive bientĂ´t. A propos vous avez tous vos baudriers et une corde pour le sommet ? » « Euh, oui, pourquoi ? » « Pour rien, bonne nuit et hakuna matata… »

**31/12, John Matte Hut (3350m) **

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Notre regretté camarade Yves était coutumier de ce genre de disparition mais finissait toujours par arriver au milieu de la nuit et chacun le retrouvait, rassuré, au réveil. Mais au réveil toujours pas de Chris… l’affaire commence à prendre une sale tournure ? Disparu avec nos dollars ? Mangé par une bête sauvage ? Gisant au bord du sentier avec une jambe cassée ? Parti rejoindre d’avance son groupe suivant, une équipe d’ « Ambassadeurs et de diplomates que j’emmène en stage de cohésion d’équipe sur le Kili ». Le porridge à peine avalé, et le voilà qui déboule ruisselant de sueur…

Explication un peu confuse oĂą il est question de tricherie, de non-respect par le Parc National de ses engagements, de disputes et de menaces avec le chef des rangers, de 350 $ supplĂ©mentaires facturĂ©s pour les guides et les porteurs non prĂ©vus au dĂ©part… Bon ce style d’arnaque Ă  l’Africaine est finalement inĂ©vitable Ă  un moment ou Ă  un autre, 350 divisĂ© par 7 ça ne fait toujours que 50 $ par tĂŞte, pas la mer Ă  boire (pour un Blanc)… Par contre c’est l’étape du jour qui a de quoi inquiĂ©ter pour de bon : selon le topo, 7 heures de marche Ă©prouvante dĂ©marrant par « une remontĂ©e très raide au dessus du torrent en escaladant des racines » et suivie d’une longue portion « escarpĂ©e Ă  sauter prĂ©cautionneusement d’un bloc rocheux gluant Ă  l’autre ». Sur le terrain, comme prĂ©vu, pas plus terrible qu’un bon sentier tessinois ou valdotain, bien mieux que les chemins verticaux de la jungle de Rio…

Et surtout une journĂ©e somptueuse : la vĂ©gĂ©tation Ă©quatoriale exubĂ©rante mais de facture « classique » de la veille cède le pas vers 3000m Ă  une forĂŞt enchantĂ©e d’arbres aux formes les plus incongrues, couverts de mousse ou ruisselants de barbes et lichens verdâtres, ambiance Seigneur des Anneaux, BrocĂ©liande ou Jurassic Parc selon la sensibilitĂ© culturelle de chacun… Des fleurs magnifiques, des cris d’oiseaux exotiques, des tapis vĂ©gĂ©taux aux bizarres teintes blondes ou carrĂ©ment fluo, des cascades partout… et tout au fond, pointant de temps en temps leur nez au milieu des nuages, les plus hauts sommets du massif. Avec de la neige ! Le Speke et ses parois dĂ©chiquetĂ©es, et bien sĂ»r le Stanley et son glacier tout blanc. L’émerveillement est Ă  son comble, cet endroit est encore bien plus fascinant que ce qu’on avait pensé…

Le refuge est une nouvelle fois tout simple mais très convenable, les porteurs sont tous arrivĂ©s et prennent le soleil en rigolant sur la pelouse voisine… mais le meilleur reste Ă  venir : la toilette revigorante dans les eaux (fraĂ®ches !) du torrent Bujuku tout proche. La dernière avant longtemps, sans doute ! Mais on s’en souviendra, sous les lobĂ©lies gĂ©antes et les grands sĂ©neçons barbus, sur fond de Speke et Stanley saupoudrĂ©s de neige fraĂ®che… Toilette suivie de thĂ© au lait, pain beurrĂ©, ananas et fruits de la passion… tout le bonheur simple des vacances, somme toute. Les insensĂ©s, s’ils savaient la suite…

Et le RĂ©veillon du Nouvel An dans tout ça ? Certes personne n’a le courage d’attendre jusqu’à minuit, mais Philippe et François sortent de leur besace (enfin de celle traĂ®nĂ©e sur le dos de leurs porteurs) un bloc de foie gras et une bouteille de Sauternes pour fĂŞter dignement le 1er Janvier 2004 sur les coups de 20h. Chris fait la grimace en goĂ»tant le foie gras mais s’extasie devant le vin (pourtant joyeusement secouĂ© depuis 48h !). « Introuvable au Kenya, ça ! » Ou alors peut-ĂŞtre Ă  la lĂ©gendaire rĂ´tisserie nairobienne du « Carnivore »… Mais alors « for the price of a house, Bertrand ! »

1/1/04, Bujuku Hut (3950m)

4h00 du matin : 2-3 gouttes sur le nez me tirent d’un profond sommeil. D’abord doucement, puis brutalement. « Hein, quoi, gouttes = pluie dehors… et dedans aussi !!! ». Les boules retirĂ©es des oreilles, c’est bien le son familier de la pluie tambourinant sur le toit qui couvre les ronflements puissants de Chris. Dans les Alpes, c’est – au-delĂ  de la frustration passagère de rater la course du lendemain – le sentiment dĂ©licieux du nid douillet protĂ©gĂ© de la tourmente. Ici c’est plutĂ´t « oĂą est-ce que le toit va fuir ? » , « faut-il protĂ©ger le duvet ? », « serons-nous tous trempĂ©s demain ?». En fait c’est simplement l’une des 3 gouttières intĂ©rieures qui dĂ©verse ses grosses larmes de manière millimĂ©trĂ©e sur mon sac Ă  dos. Chaque goutte en s’écrasant me projette ensuite des goutelettes sur le visage. Le sac Ă  dos file aussitĂ´t sous le bat-flanc, l’arrosage prend fin sĂ©ance tenante, mais le vacarme de la pluie redouble, les ronflements de Chris aussi, et malgrĂ© les boules difficile de se rendormir.

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Au petit-dĂ©jeuner de 8h30 la pluie a baissĂ© d’intensitĂ© mais la montagne a pris un aspect typiquement ruwenzorien, ruisselante de tous cotĂ©s et noyĂ©e dans la brume. Il faut se rendre Ă  l’évidence, nous allons connaĂ®tre enfin notre 1ère vĂ©ritable journĂ©e humide au sens local du terme… L’ascension du Mont Speke, prĂ©vue l’après-midi mĂŞme, est remise avec beaucoup d’optimisme au lendemain matin.

Pas de chance pour Chris : il cherche depuis 3 jours Ă  compter nos porteurs (« ces voleurs du Parc National nous en ont facturĂ©s 26, je suis sĂ»r qu’il y en a moins, mais impossible de les compter, ils se mĂ©langent sans cesse avec ceux des autres groupes »). En fait d’autres groupes, il n’y a qu’un couple anglo-italien qui justement pensait filer Ă  l’aube pour faire 2 Ă©tapes en une (et ne pas nous avoir notre armĂ©e sur le dos tous les soirs !). C’était l’occasion rĂŞvĂ©e ! « Comme ça on restera seuls, je ferai une photo de groupe, tu verras qu’il n’y en a que 20, on aura une preuve pour qu’ils nous remboursent ! ». Mais avec la flotte nos 2 tourtereaux font comme nous, attendent que ça se calme, tout le monde part ensemble, c’est encore raté… Chris tente quand mĂŞme un comptage, aboutit Ă  21… mais le leader des 26 porteurs lui raconte Ă©videmment que les premiers « sont partis seuls en avance »…

En attendant, pour ceux qui craignaient que la sĂ©cheresse des semaines passĂ©es ne banalise trop l’étape aquatique du jour, plus de souci : avec le dĂ©luge de la nuit, les 3 immenses marais Ă  traverser ont rechargĂ© leurs accus ; dès les 1ers mètres, on plonge enfin dans l’ambiance dĂ©crite par toute la littĂ©rature de ces mythiques « Montagnes de la Lune » : forĂŞt prĂ©historique de fougères barbues, lobĂ©lies gĂ©antes, sĂ©neçons moussus et quantitĂ© d’autres crĂ©atures vĂ©gĂ©tales aux formes les plus dĂ©lirantes sorties tout droit d’un conte de fĂ©e. Effectivement sans bottes on n’irait pas bien loin : Ă  200m du refuge, le rythme ralentit soudain, la progression s’accompagne de bruits de succion plus ou moins Ă©vocateurs et chaque pas s’enfonce profondĂ©ment dans le sol…

Monotone ? Pas du tout, c’est Ă  chaque fois la surprise : s’enfoncera jusqu’où ? Dans l’eau ou la boue ? Et l’ennemi n’est pas toujours lĂ  oĂą on l’attend : la boue la plus profonde est souvent bien liquide et libère facilement sa proie. La boue qui s’arrĂŞte juste après la cheville, plus sournoise et plus collante, menace parfois de tout garder… l’herbe mouillĂ©e est parfois sans fond alors que les flaques d’eau ne cachent pas toujours les pièges qu’on imagine… la prĂ©sence de troncs ou de bouts de branche pour marcher dessus est souvent le signe qu’ils ne sont pas lĂ  pour rien et que c’est très profond Ă  coté… mais c’est aussi très glissant dessus… il faut arbitrer… Chacun rĂ©apprend Ă  marcher comme un gamin, dĂ©veloppe ses propres stratĂ©gies autour de ces quelques trucs et de bien d’autres !

5 heures, 3 marais et bien des moments d’émerveillement plus tard, le refuge apparaĂ®t juste après un joli lac aux eaux noires et aux rives particulièrement mouvantes. Le Bujuku Lake n’invite pas Ă  la baignade, surtout sous un ciel toujours aussi plombé ; le refuge homonyme voisin, lui, n’invite pas Ă  s’y attarder plus d’une nuit. Comme prĂ©vu, plus on monte et plus l’hĂ©bergement se prĂ©carise : 3 cabanes de tĂ´le cradingues, dont deux sont dĂ©jĂ  colonisĂ©es par les porteurs et la 3ème (celle des touristes) pue tellement le kĂ©rosène (le cuisinier s’y est installĂ© avec son rĂ©chaud !) qu’il vaut mieux rester dehors sous les premières gouttes. Il est 15h, tout le monde a faim, le lunch a pris un peu de retard (« 3 heures de marche » nous disait Chris le matin « autant faire tout d’une traite et dĂ©jeuner lĂ  bas »…) mais tout finit par arriver : soupe en sachet vite tiède, pain industriel dĂ©fraĂ®chi, beurre fondu, mortadelle, biscuits kenyans (beurk !)… thĂ© ou chocolat au lait (mais le chocolat est quasiment Ă©puisĂ© et le lait aussi). Et quelques fruits de la passion pour faire bonne mesure, mais je suis presque le seul Ă  aimer ça. Bref ceux qui Ă©taient venus pour Ă©liminer les excès de NoĂ«l sentent qu’ils ont choisi la bonne destination. Et ce n’est que le dĂ©but, attendez la suite…

En fin d’après-midi, 4 Anglais font leur apparition, tout juste revenus de l’ascension du Speke. 4900m, le 3ème sommet du massif, que nous avions naĂŻvement imaginĂ© gravir au passage. Ils sont aux mains d’ un guide Ă©cossais vivant Ă  Chamonix et Ă  l’allure particulièrement impressionnante. EquipĂ©s de pied en cape de baudriers, cordes, crampons et piolet… bizarre. Ceux (moi, en fait) qui pensaient Ă  une ballade tranquille dĂ©chantent rapidement quand Jim, le guide, nous raconte leur Ă©popĂ©e, 6 heures Ă  grimper – en se perdant rĂ©gulièrement dans le brouillard – sur des dalles rocheuses exposĂ©es et gluantes Ă  souhait puis dans un couloir de 400m en neige Ă  40°. MĂŞme par grand beau temps (celui qui vient justement de nous quitter pour quelques jours), une entreprise sĂ©rieuse. Notre ami RaphaĂ«l, qui l’avait fait au pas de course l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, joue bien dans une autre division. Le Speke est remis au prochain voyage au Ruwenzori, par le versant congolais, dans 10 ou 20 ans.

Nous avons d’autres soucis pour le moment : il reflotte, JĂ©rĂ´me ne se sent pas très bien et se demande s’il pourra monter le lendemain au refuge Elena, dans lequel nous serons au minimum 11 avec nos 4 Anglais. 11 Ă  Bujuku ça va Ă  peu près en mangeant sur les bat-flanc, mais - au contraire de la vĂ©gĂ©tation - les cabanes rapetissent avec l’altitude ici… Certes nous avons des tentes, mais lĂ  haut c’est du caillou et on ne peut pas camper. Ce soir par contre Chris en a montĂ© une pour dĂ©congestionner le refuge. Question Ă  100 Shillings : qu’est ce qui prendra le plus d’eau cette nuit, la tente kenyane ou la cabane ougandaise ? Philippe a fait son choix passera une nuit exquise en solitaire et au sec dans la grande tente cabanon. Ce sera la seule du sĂ©jour.

2/1/04, Elena Hut (4540m)

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Le pire est toujours possible. Mais nous ne le savons pas, en partant ce matin. Sous la pluie. Qui a dit « comme toujours » ? Non, jusqu’à présent elle ne tombait que la nuit. Mais ça va bien changer… Jérôme va mieux ce matin. Rien de tel qu’une bonne douche pour remettre un bonhomme d’aplomb. On est à 4000m et la douche est fraîche. 1h plus tard à 4150m elle devient même franchement froide. A 4200m c’est de la neige fondue et à 4250m de la neige qui refuse de fondre. Les séneçons et la mousse tout blancs, c’est d’abord très photogénique. Mais il faut du courage pour sortir les mains des poches dans ce froid humide. Des gants ? Non, laissés avec les porteurs pour les garder secs jusqu’au lendemain. Le hic c’est que le terrain devient sournoisement de plus en plus raide et de plus en plus rocheux et qu’il faut bientôt s’accrocher… avec les mains. Ceux qui ont des gants n’ont gagné qu’un bref répit de confort, quand ils sont trempés c’est pareil que sans… même pour Corinne dont les mains semblent pourtant avoir été équipées de chaufferettes éternelles à sa naissance.

A l’inconfort s’ajoute vite l’apprĂ©hension, puis parfois la trouille : la dernière heure sous le refuge se passe Ă  cheminer sur de grandes dalles rocheuses peu inclinĂ©es mais totalement lisses et coupĂ©es de petites barres. Sec, sans trop de problème. MouillĂ©, le topo avertit dĂ©jĂ  que cela peut devenir dĂ©licat. Couvert de neige et en bottes (eh oui, obligatoires pour le bourbier de dĂ©part), c’est franchement dangereux, en tous cas par endroits. Pas de falaise Ă  sauter si on part sur les fesses mais une cheville cassĂ©e aurait dĂ©jĂ  des consĂ©quences très fâcheuses ici ! Nous croisons quelques petits groupes redescendent du refuge après avoir du faire ½ tour sous le sommet – ils sont en crampons ! Ca racle et c’est pĂ©nible, ça fait mĂŞme parfois des Ă©tincelles, mais c’est souvent une stratĂ©gie plus sĂ»re. RĂ©capitulons : en bottes de pĂ©cheur sur des dalles rocheuses lisses et gluantes de neige fraĂ®che, transis pas le grĂ©sil qui fouette le visage, les mains totalement insensibles qui cherchent vainement les prises, le refuge bien sĂ»r invisible dans le brouillard… Qu’est ce qu’on f…ici ? Oui, c’est ça, c’est bien la question que chacun se pose longuement et de nombreuses fois…

Mais le groupe est composĂ© de montagnards, ils ont l’habitude de serrer les dents… dans les Alpes, avec la perspective d’un bon refuge ou d’un petit hĂ´tel de montagne douillet Ă  la fin de la journĂ©e. Ici la perspective c’est Elena Hut, 4540m. Qui finit par Ă©merger du brouillard. C’est vite rĂ©sumĂ© : 1 toit et 4 murs de planches disjointes, un sol de planches humides, 4 mètres sur 4, une porte et pas de fenĂŞtre, et c’est tout. Ni table, ni bat-flanc, ni rien d’autre. Juste les 4 Anglais qui, avec leurs bagages, occupent dĂ©jĂ  la totalitĂ© de la surface. Avec nous 7 en plus, il va falloir gĂ©rer l’espace subtilement…

Les porteurs sont tous arrivĂ©s, sans se plaindre, eux, pourtant ils sont aussi mains nues et trempĂ©s, se sont farcis les mĂŞme dalles rocheuses zippantes… par contre ils ne sont pas fâchĂ©s de dĂ©guerpir pour retourner dans le confort relatif de Bujuku dès leur tache accomplie ! On finit par s’entasser Ă  11 en essayant vainement de se sĂ©cher. Et de rigoler de notre situation, histoire de couvrir le bruit de la grĂŞle qui tambourine sur le toit. Chris met des heures Ă  cuisiner dans la cahute voisine mais le repas du soir assis en rond est revigorant, le temps s’est calmĂ© et les alentours sèchent vite avec le vent. Nous avons mĂŞme le temps avec Agnès de repĂ©rer l’accès au glacier, toujours le mĂŞme labyrinthe de dalles rocheuses couchĂ©es mais lisses pimentĂ© de quelques petits pas d’escalade amusants… quand ils sont secs…

C’est au moment de se coucher que le pire, toujours possible (cf. plus haut) est dĂ©couvert, en tous cas pour Agnès et moi : le tiers infĂ©rieur de nos 2 sacs de couchage est totalement trempĂ©, Ă  tordre. Le moral prend un coup terrible. Le coupable est vite trouvĂ©, non pas le toit qui fuirait (pas encore), non pas la condensation (elle ne fait que goutter) mais la vache Ă  eau et sa pipette (la version moderne de la gourde pour les montagnards high-tech) : l’écrou s’est dĂ©vissĂ©, les 2 litres se sont rĂ©pandus dans le sac Ă  dos puis sur les duvets. Il est clair qu’ils ne sècheront ni ce soir, ni demain, ni peut-ĂŞtre mĂŞme jusqu’au retour en plaine. EntassĂ©s par terre dans des duvets mouillĂ©s, une nuit difficile s’annonce. JĂ©rĂ´me ne se sent Ă  nouveau pas très bien…

**Texte et photos : Bertrand Semelet **