Pyrénéiste : le « Quadrumane » contemplatif

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Catégories : récits
Type d'article : individuel (CC by-nc-nd)
Contributeur : Albero Pierre

Quand la pente se redresse, la « quadrumanie Â» prend spontanĂ©ment un relais dans l’art du mouvement. Ce quadrumane de l’instant met en place une coordination de ses attributs locomoteurs, en faisant lecture des Ă©vènements gĂ©omorphologiques qu’il doit dĂ©chiffrer. Le point de dĂ©part de cette histoire du quadrumane PyrĂ©nĂ©en se situerait entre la fin d’un XVIII° siècle chaotique et un dĂ©but de XIX° siècle hĂ©sitant.

Quand la pente se redresse, la « quadrumanie Â» prend spontanĂ©ment un relais dans l’art du mouvement. Ce quadrumane de l’instant met en place une coordination de ses attributs locomoteurs, en faisant lecture des Ă©vènements gĂ©omorphologiques qu’il doit dĂ©chiffrer. Se mouvoir dans l’espace montagnard dans une sĂ©curitĂ© relative, implique phases d’apprentissages combinĂ©es Ă  un certain volume de pratique. ĂŠtre autonome sur une corde, ou interprĂ©ter une information de terrain, serait en somme l’approche rudimentaire de notre « orophile contraint Â». Se dĂ©placer Ă  l’amble avec ses quatre membres dans un plan horizontal, restent rĂ©flexes archaĂŻques. Ces comportements rĂ©gressifs spontanĂ©s, matĂ©rialisent ces rĂ©miniscences enfouis au plus profond de l’individu se remĂ©morant, cet Ă©tat primitif qui Ă©tait le sien. La normativitĂ© sociale tendra Ă  Ă©conduire toutes manifestations de cette attitude rĂ©ductrice pour notre espèce. Celle-ci affiche un aspect transgressif notoire, de par son caractère de « conduite Ă  risque Â», toujours illĂ©gitime dans les usages sociaux. De plus, la notion d’élĂ©vation reste un privilège fondamental de la spiritualitĂ© religieuse ou de manière dĂ©tournĂ©e, du prestige social. Le grimpeur s’affiche tel un jacobin, qui persiste Ă  dĂ©fier les codes de la moralitĂ©.

Le point de départ de cette histoire du quadrumane Pyrénéen se situerait entre la fin d’un XVIII° siècle chaotique et un début de XIX° siècle hésitant. Une infime partie de la communauté scientifique du Premier Empire vient prospecter la Cordillère Pyrénéenne, en quête d’éclairages géographiques et d’explorations naturalistes. La curiosité des plus audacieux, exacerbée par leur fascination pour ces territoires vierges, fera porter dorénavant, le regard vers les hauteurs. En étroite collaboration avec l’incontournable savoir-faire autochtone, les acteurs principaux de cette mouvance d’érudit battant les hautes terres, initient la pratique Pyrénéiste. Les précurseurs Louis Ramond de Carbonnières, Louis Cordier, les officiers géodésiens Peytier et Hossard, Vincent de Chaussenque, Toussaint Lézat et Alfred Tonnellé, ouvrent une première période dédiée à une exploration des grands ensembles géographiques de la dorsale Franco-Hispanique, en foulant les cimes du triumvirat Aragonais (1802 Mont Perdu, 1842 Aneto, 1856 Posets) et de ses subalternes (Ossau 1790, Vignemale 1792, Perdiguère 1817, Balaitous 1825, Marboré 1846, Néouvielle 1847, Forcanada 1858).

A la diffĂ©rence de l’école Alpine dans laquelle prĂ©vaut essentiellement la cause de l’exploit et de la performance physique, la notion de PyrĂ©nĂ©isme implique une perception Ă©motionnelle et esthĂ©tique de l’environnement montagnard, au sein duquel l’homme en action, reconsidère sa place. Aux souffrances de l’effort, succède l’extase contemplative. L’Age d’Or PyrĂ©nĂ©iste succède Ă  cette pĂ©riode classique, illustrĂ© par l’engagement de ses plus cĂ©lèbres protagonistes. Russel, Schrader, Gourdon, Lebondidier, Wallon, Packe, Lequeutre et BĂ©raldi, vont consacrer sa pratique en fixant dĂ©finitivement son Ă©thique : « Ascensionner, Sentir, Ecrire Â». Fruit des soirĂ©es de cette « PlĂ©iade Â» dans le salon de l’HĂ´tel des Voyageurs Ă  Gavarnie, la SociĂ©tĂ© Ramond voit le jour en 1865. Contemplation, action et Ă©rudition en convergence, sont reflet de l’âme pionnière de ses fondateurs et scellent le pacte PyrĂ©nĂ©iste.

En 1895, Henri Brulle le Girondin et CĂ©lestin Passet le Toy, offrent aux PyrĂ©nĂ©es son premier quatrième degrĂ© officiel, en rĂ©ussissant le passage de la dalle d’Allans sur le flanc nord du Pic Rouge de Pailla, rattrapant ainsi, le retard imposĂ© par la rĂ©fĂ©rence Alpine depuis 1881 : la fissure Mummery au GrĂ©pon. Ce binĂ´me infernal dĂ©fraie depuis 1889 la chronique PyrĂ©nĂ©iste, en bousculant la vieille garde outrĂ©e par leur fougueux avant-gardisme. L’ascension du couloir de Gaube par l’impĂ©tueux duo, se produisant pour l’occasion, en quintet (Roger de Monts, Jean Bazillac et François Bernat-Salles), innove une pĂ©riode de modernitĂ© dans laquelle, technicitĂ© et engagement, se rĂ©vèlent.

Le ton donnĂ©, des artistes de la gĂ©omorphologie, tel la fratrie Aspoise des Cadiers, emboitent le pas de ces visionnaires en inaugurant des traversĂ©es au long cours Ă  cheval sur l’échine des gĂ©ants PyrĂ©nĂ©ens entre AnĂ©to, Maupas, Posets, Munia, Mont Perdu, Vignemale et Balaitous, Ă  l’occasion de deux campagnes aoutiennes en 1902 et 1903.

Cette dernière décennie du XIX° et la première du siècle suivant reste fondatrice en matière d’escalade. Entre Dresde, le Salève, Fontainebleau et Lake District, un canal historique œuvre pour singulariser l’activité et la marginaliser de l’Alpinisme. Durant les années 1910-1913, les conceptions antagonistes de deux personnages emblématiques de la discipline, fixeront codes et usages de la discipline. L’Autrichien Paul Preuss prône un engagement total en refusant le support matériel. L’Allemand Hans Dulfer fait l’apologie de l’aspect sécuritaire durant la progression. Le consensus entre ces deux approches va offrir une montée en puissance des niveaux de pratiques, confirmant le cinquième degré et laissant entrevoir la potentielle affirmation d’un sixième degré.

La bouillonnante jeunesse PyrĂ©nĂ©enne, frustrĂ©e par la rĂ©alitĂ© du premier conflit, rattrape son temps tragiquement Ă©garĂ© quelque-part, entre les Ardennes et la Meuse. Le Savoyard apatride Jean Arlaud reprend le flambeau PyrĂ©nĂ©iste en fondant en 1920, le Groupe Des Jeunes qui entame des explorations systĂ©matiques des excentricitĂ©s gĂ©omorphologiques et autres ornements minĂ©raux Ă©vidents des PyrĂ©nĂ©es Centrales. En rĂ©sonance avec la tragĂ©die d’Ansabère en 1923 coutant la vie Ă  CalamĂ© et Carrive, la spĂ©culation relative Ă  la sĂ©curitĂ© du grimpeur en action, revĂŞt dĂ©sormais, un caractère introspectif au sein des communautĂ©s. En 1927, la talentueuse cordĂ©e Cames-Sarthou rĂ©pond judicieusement Ă  cette problĂ©matique, en inaugurant un procĂ©dĂ© archaĂŻque d’escalade artificielle, offrant enfin succès Ă  ses prescripteurs, toujours aux prises avec cette fratricide grande aiguille d’Ansabère.

Ce recours Ă  un outil technique de circonstance, marque en somme, la probable rĂ©silience qui s’opère dans l’inconscient collectif de la gente grimpeuse. La « pensĂ©e gĂ©ographique Â» prĂ©requis fondateur, aura cĂ©dĂ© la place Ă  une « intelligence orographique Â», qui Ă  l’aube des annĂ©es trente, après maturation, prend la forme d’un « art de la verticalitĂ© Â», laissant entrevoir, perspectives nouvelles. Les dĂ©fiances inconcevables des splendeurs minĂ©rales, Ă  la raideur rĂ©barbative, vont ĂŞtre des lors, envisageables.

Le grimpeur PyrĂ©nĂ©en affirme son caractère et Ă©crit la suite de l’histoire de son art novateur. L’usage combinĂ© d’un piton et d’un mousqueton, libère le geste en offrant de nouveaux terrains de prospection. A l’instar du gĂ©nialissime « bleausard Â» Pierre Allain, concepteur du mousqueton en alliage et des premiers chaussons d’escalade, les Palois Robert Ollivier, Henry le Breton, Jean SantĂ©, Marcel Jolly, Jean Senmartin, Henri Lamathe et François Cazalet se positionnent comme fins rochassiers, faisant rĂ©sonner leurs nombreux succès, au-delĂ  des murailles de l’Ossau. Le collectif BĂ©arnais fondateur en 1933 du Groupe PyrĂ©nĂ©iste de Haute Montagne, s’adjuge quelques rĂ©alisations notables, confirme l’avènement du « cinquième degrĂ© Â» PyrĂ©nĂ©en, et finit de prolonger l’œuvre protĂ©iforme d’Arlaud.

Les tentations prohibĂ©es d’antan prennent l’aspect de probables conceptions, Henri Barrio et Robert Bellocq se saisissent de ce champ des possibles, en sortant de la face Nord de la Pique Longue, l’étĂ© 1933. Sur les parois des Dolomites Ă  la mĂŞme pĂ©riode, Emilio Comici, Mathias RĂ©bitsch et Tita Piaz « il diavolo Â», repoussent les limites de la performance technique et de fait imposent l’école « sestogradiste Â».

L’indĂ©fectible lien du grimpeur au rocher, laisse une empreinte indĂ©lĂ©bile sur ces andĂ©sites, granites et calcaires PyrĂ©nĂ©ens, consignant le matĂ©rialisme historique de son aventure verticale. La « renfougne Â» de la fissure Â« Mummery Â» et les « entrechats Â» de la dalle d’Allans opposent des gestuelles dont la complĂ©mentaritĂ© va dĂ©finir ce rĂ©pertoire polymorphe de la gestuelle du grimpeur.

La cordillère PyrĂ©nĂ©enne entre 1938 et 1944 est le théâtre de mouvements transfrontaliers historiques, au cours desquels son franchissement salutaire dans les deux sens, fait Ă©cho aux Ă©vènements gĂ©opolitiques europĂ©ens. « Retirada Â» et Â« PyrĂ©nĂ©es de la LibertĂ© Â» mobilisent les populations montagnardes, dont la « justesse Â» des uns, supplantera l’âme dĂ©lateur des autres.
La mouvance pyrĂ©nĂ©iste freinĂ©e dans son Ă©lan par l’actualitĂ©, laissera cependant quelques traces d’une timide activitĂ©. L’après-guerre matĂ©rialise une interface, prĂ©figurant la future montĂ©e en puissance Ă  venir dans la dĂ©cade qui va suivre. Entre 1946 et 1947 le Grand dièdre des Spijeoles est inaugurĂ© par la co-production Malus, Comet, Boy, Couzy, Beauchamp et CĂ©rĂ©za. La Centrale ouest du Quayrat, objet de convoitise depuis 1942, de ces principaux prospecteurs, Jolly et Grelier, devient un modèle du genre après les variantes offertes par CĂ©rĂ©za et CrampĂ© en 1948.

Le PyrĂ©nĂ©isme des annĂ©es cinquante sera foisonnant en matière de rĂ©alisations marquantes dĂ©finissant Ă  long terme, les contours de sa pratique, qui prĂ©valent encore de nos jours. Cette dĂ©cade voit poindre de jeunes talents qui, profitant d’une transmission intergĂ©nĂ©rationnelle, Ă©lèveront l’expression pyrĂ©nĂ©iste vers un aboutissement. Cette quintessence, c’est la « cordĂ©e gĂ©mellaire Â» des Raviers qui l’incarne. Jean et Pierre, chemises Ă  carreaux et knickers de rigueurs, Ă©laborent un art de l’efficacitĂ© fulgurant, qui va accĂ©lĂ©rer le cours de l’histoire de la verticalitĂ© PyrĂ©nĂ©enne. Des icĂ´nes de la Montagne tels, Walter Bonatti, Hermann Buhl, Royal Robbins, Claudio Barbier et Yvon Chouinard homologues des Raviers, influencent indĂ©niablement leur mode opĂ©ratoire. Ici oĂą lĂ , ils donnent rĂ©ponses Ă©lĂ©gantes, Ă  quelques une des dernières problĂ©matiques orographiques des massifs de la chaine. La Sud-Est de l’Ossau ouverte par AndrĂ© Armengaud, curĂ© Larboustois et Jean Ravier en 1953, symbolise cette passation entre gĂ©nĂ©rations et inaugure la dĂ©ferlante Â« Ravier Â» et sa prometteuse montĂ©e en puissance. 1954, faces Nord du Piton CarrĂ© et de la Grande Aiguille d’Ansabère, Ă©peron Nord du petit pic d’Ossau et face Nord du MarborĂ© en 1956, Ă©peron Central de Barroude, Tozal del Mallo Ă  Ordessa en 1957 et face Est du Pène Sarrière en 1959. A leur tour, les jumeaux intronisent la « nouvelle vague Â» PyrĂ©nĂ©iste, conviant en 1957 Ă  la face Est de la Grande Aiguille d’Ansabère, ainsi qu’au pilier Sud du Grand Pic d’Ossau en 1959, Raymond Despiau et Patrice De Bellefon.

Au regard d’une certaine proximité temporelle, la suite de l’histoire Pyrénéiste reste à notre portée. Suite aux frères Raviers, De Bellefon, Audoubert, Cassinet, Despiau, Candau, Oscaby, Fabbro, Galvez, Gillereau, Munsh, Latorre, Julien, Carrafrancq, Roujas, Garraud, Petetin, Thivel, Tignières, Brau-Mouret, Casteran, Pouliquen, Lannes, Les Raviers fils et neveux, Alfonso, Pujolle et Fiocco auront le privilège de pérenniser cet art Pyrénéiste, maintenant la lente combustion de la flamme d’un Pyrénéisme, qui accorde à ses gardiens, cette liberté d’un énième recommencement.