RĂ©miniscences du passĂ©, une page de l’histoire des ascensions hivernales dans les Alpes

Activités :
Catégories : récits
Type d'article : individuel (CC by-nc-nd)
Contributeur : Marcel Maurice Demont

15, 16, 17, 18, 19 dĂ©cembre 1968
En ce 15 dĂ©cembre 1968, partant de Zinal sous un ciel laiteux, aiguillonnĂ©s par un froid piquant, nous nous dirigeons vers la cabane du Grand Mountet afin de procĂ©der Ă  un transport de vivres et de matĂ©riel. Moraine, descente en rappel, remontĂ©e du glacier, le coeur se serre lorsque le pont de neige masquant une crevasse cĂšde et que ‘celui qui va devant’ ‘va dedans’, bivouac.
DĂšs les premiĂšres lueurs du jour suivant nous reprenons notre route. Sous le refuge, il y a beaucoup de neige Ă  brasser, le traceur que personne ne relaye passe un dur moment.
Le troisiĂšme jour, nous partons explorer le terrain permettant d’accĂ©der au pied de la face nord de l’Obergabelhorn, 4063 mĂštres. Nous, c’est Ă  dire : Daniel Cochand, Claude Forestier et l’auteur, guides tous les trois. Georges DĂ©praz, un porteur, (actuellement on dit un aspirant guide) complĂšte notre Ă©quipe. Nous poussons notre exploration jusqu’à la rimaye de la face nord avant d’ĂȘtre rembarrĂ©s par de soudaines fortes chutes de neige.
Du quatriĂšme jour, outre le froid et le bruit des avalanches dĂ©valant les flancs des sommets environnants, je garde le souvenir de belles parties de cartes blottis prĂšs du fourneau. Tricheur Ă©hontĂ©, l’un de nous que je ne dĂ©noncerai pas, raflait toutes les mises.
Enfin, le 19 dĂ©cembre, retour Ă  Zinal en rusant avec les coulĂ©es.

21, 22, 23, 24, 25, 26 dĂ©cembre 1968
Afin de mettre un maximum de chances de notre cĂŽtĂ©, j’avais projetĂ©, en accord avec les autres candidats Ă  cette Ă©ventuelle future performance, de faire une seconde reconnaissance plus poussĂ©e du site, combinĂ©e avec un nouveau transport de provisions et de matĂ©riel. Pour ce pĂ©riple supplĂ©mentaire, je m’étais assurĂ© la collaboration de mon compagnon de cordĂ©e de la 1Ăšre ascension hivernale de la face nord de la Pointe de Mourti (2, 3, 4, 5 mars 1968), le guide Werner Kleiner, trĂšs joyeux luron, bon vivant, insouciant, toujours prĂȘt Ă  s'amuser, fort comme un ours brun des montagnes Rocheuses, et issu de la mĂȘme promotion de guides que moi (1967).
Le premier jour, partis de Zinal trĂšs lourdement chargĂ©s et arrivĂ©s Ă  skis Ă  l'extrĂ©mitĂ© de la haute moraine qui borde la rive gauche du glacier en en suivant le fil, nous avions, Ă  pied, lattes fixĂ©es sur nos Ă©normes sacs Ă  dos, plus de trente kilogrammes chacun, Ă©prouvĂ© de grosses difficultĂ©s Ă  en dĂ©valer le flanc abrupt durci par le grand froid et verglacĂ©. Nous Ă©tions parvenus Ă  mi-chemin entre la crĂȘte et sa base, progressant par petits bonds, allant de vagues creux Ă  de minuscules protubĂ©rances, lorsque le revĂȘtement de la surface vierge de neige n’offrit plus aucune aspĂ©ritĂ© laissant espĂ©rer un minimum d’adhĂ©rence. Situation ridicule, partis pour gravir une grande voie des Alpes encore invaincue en hiver, nous Ă©tions battus Ă  plate couture par la premiĂšre, certes fort abrupte, haute pente de sable et de pierraille rencontrĂ©e. Je suggĂ©rai de descendre Ă  la corde. Volontiers impulsif, Werner se rĂ©solut Ă  gagner de la mobilitĂ© en s’allĂ©geant de son encombrante taque, c’est-Ă -dire en la laissant s’échapper le long de cette foutue glissoire. Le sac fila en douceur sur quelques mĂštres, puis se mit Ă  rouler, Ă  bondir, Ă  faire des cabrioles, s'accrocha Ă  une saillie et s'Ă©ventra en Ă©parpillant son contenu. C’est en rappels, en suivant Ă  la trace les boĂźtes multicolores, les paquets divers dĂ©chiquetĂ©s, les viandes sous cellophane, les sachets de fruits secs Ă©tripĂ©s, un flacon de cognac explosĂ©, tout un bazar en lambeaux dont nous avions espĂ©rĂ© nous rĂ©galer, que nous achevĂąmes notre dĂ©gringolade. Tout compte fait, offrir son nourrissage Ă  la faune locale en cadeau de NoĂ«l, sacrifier aux Dieux de l’Alpe toute une bouteille de la meilleure eau-de-vie ne pouvait que parler en notre faveur et, peut-ĂȘtre, nous assurer la bienveillance de la nature.
EncordĂ©s, nous remontĂąmes le Glacier de Zinal dont, invitĂ©s par de fragiles ponts de neige, nous visitĂąmes plusieurs pots avant d’installer un bivouac sommaire.
Le deuxiĂšme jour, sans autre anicroche, nous atteignĂźmes le refuge du Grand Mountet, 2886 m, et consacrĂąmes le temps restant Ă  inventorier et ranger vivres et matĂ©riel rescapĂ©s de la dĂ©confiture morainique.
Le troisiĂšme jour, nous partĂźmes en direction de la face nord de l'Obergabelhorn, face dont l’inclinaison moyenne est de 55 degrĂ©s alors qu’elle culmine Ă  58 degrĂ©s dans sa partie supĂ©rieure. Nous Ă©tions Ă  l'attaque d'un mur de glace redressĂ© lorsque Werner s'aperçut, aprĂšs de vaines tentatives pour les mettre, qu'il avait omis d'adapter ses crampons Ă  ses chaussures hivernales (de trĂšs lourdes pompes en cuir pourvues d’un chausson, seule piĂšce d’équipement typĂ©e ‘grands froids’ dont nous disposions). La tempĂ©rature Ă©tant peu propice aux improvisations en gĂ©nie mĂ©canique et faute d'outils adĂ©quats, il ne restait plus qu'Ă  abandonner.
Le jour suivant, le quatriĂšme donc, rebelote, avec des crampons adaptĂ©s aux chaussures cette fois-ci, reconnaissance trĂšs poussĂ©e de la face nord de l’Obergabelhorn. En ce vingt-quatre dĂ©cembre 1968, veille de NoĂ«l, la montagne s’était faite douce avec ses soupirants. Nous relayant en tĂȘte de la cordĂ©e nous enchaĂźnĂąmes les longueurs. BientĂŽt, l’exploration prĂ©vue se transforma en une ascension ayant toutes les chances d’ĂȘtre couronnĂ©e de succĂšs. A faible distance du sommet, bourrelĂ©s de remords, nous inflĂ©chĂźmes notre route et rejoignĂźmes l’arĂȘte nord pour ne plus la quitter. Nous ne le savions pas encore, mais pour nous c’en Ă©tait fait de la 1Ăšre ascension intĂ©grale hivernale de la face. L’honneur des alpinistes, par contre, Ă©tait sauf. Un projet Ă©laborĂ© Ă  quatre ne se rĂ©alise pas Ă  deux sans accord prĂ©alable, Ă  moins d’ĂȘtre faux cul bien sĂ»r.
Le cinquiÚme jour, celui de la nativité, nous partßmes en excursion en direction de la Pointe de Zinal dont la face nord, encore vierge en hiver, était notre objectif subsidiaire.
Enfin, le sixiĂšme jour, nous quittĂąmes le haut refuge pour rejoindre Zinal.

4, 5, 6, 7, 8 janvier 1969
Nouvel essai, le troisiĂšme pour moi, Ă  deux, Werner et Claude ayant Ă©tĂ© contraints Ă  renoncer. Durant cette pĂ©riode de l’annĂ©e, nous travaillions Ă  l’Ecole de ski. Le Directeur de cette belle institution n’était pas transportĂ© de joie Ă  l’idĂ©e qu’une fraction de ses valeureuses troupes prĂ©fĂšre aller se casser la figure dans une entreprise sans espoir plutĂŽt que d’enseigner le stemm sur des pistes sĂ©curisĂ©es. Optimistes, Daniel et moi pensions que la chance finirait pas tourner en notre faveur face Ă  tant d’obstination.
Partis de Zinal le 4 janvier 1969 Ă  22 h. 30, nous atteignĂźmes le refuge du Grand Mountet le 5 janvier Ă  4 h. 45, pour en repartir le mĂȘme jour, aprĂšs une courte pause. Nous progressĂąmes Ă  skis jusqu'Ă  9 h. 30, puis en crampons, par le Coeur, gagnant ainsi difficilement le bas du triangle dĂ©crit par la face nord. Enfouis dans une Ă©paisse couche de neige meuble atteignant nos aisselles, nous frayant un chemin narguant le vide au prix d’immenses efforts, contemplant Ă  la dĂ©robĂ©e les six cents mĂštres d’abĂźme qui se creusaient sous nos pas, nous traversĂąmes la moitiĂ© de la base de la face. La nuit Ă©tait tombĂ©e depuis quelques heures lorsque nous dĂ©cidĂąmes de bivouaquer dans des conditions trĂšs pĂ©nibles Ă  l'altitude de 3450 mĂštres.
Par bivouaquer, il faut comprendre passer quelques heures Ă  parler peu, Ă  fondre beaucoup de neige afin de prĂ©parer des boissons (de l’Ovomaltine servant Ă  la fois de dĂ©saltĂ©rant et d’aliment), Ă  ne pas fermer l’oeil.
Notre matĂ©riel Ă©tait celui que l’on jugerait actuellement inadĂ©quat Ă  l’ascension d’un 4000 sĂ©vĂšre en plein Ă©tĂ© : pantalons de golf (traitĂ©s Scotchgard, don d’un mĂ©cĂšne), pull de laine, anorak en toile de coton, une paire de moufles en laine non dĂ©graissĂ©e, survĂȘtements haut et bas militaires (blancs) empruntĂ©s Ă  l’armĂ©e suisse par Daniel, officier des troupes alpines, un sac de bivouac ‘Zdarsky’ en nylon rouge, des crampons Ă  laniĂšres, un piolet au manche de bois et un poignard Ă  glace chacun, quelques vis Ă  glace ‘Marva’ (dites tire-bouchons), un rĂ©chaud ‘Borde’ Ă  mĂ©ta (alcool solidifiĂ©), pas de veste duvet ni de sac de couchage, pas de natte isolante mais la corde de trente mĂštres servant de tapis de sol. Pour le bulletin mĂ©tĂ©o, Ă  la cabane, un rĂ©cepteur portatif de radio.
Le 6 janvier, nous nous remĂźmes en route vers 6 h. avec devant nous d’importantes difficultĂ©s. Un mur de glace vertical prĂ©cĂ©dant la rimaye trĂšs large et surplombante nous donna accĂšs Ă  la face proprement dite. Dans l’abrupte pente au manteau neigeux instable, longueur de corde aprĂšs longueur de corde nous dessinĂąmes une trace rectiligne Ă  l’aplomb du sommet. Nous Ă©tions Ă  trois ou quatre longueurs du faĂźte de la montagne, le revĂȘtement de neige foireuse avait cĂ©dĂ© la place Ă  de la glace cassante, lorsque l’outil que j’utilisais en position piolet ancre se sĂ©para en deux parties : dans ma main droite, la tĂȘte de la pioche et glissant le long de la pente Ă  belle allure, le manche. Au cours des quarante-cinq annĂ©es qui se sont Ă©coulĂ©es depuis, sans trouver la rĂ©ponse, je me suis souvent interrogĂ© sur notre rĂ©action d’alors. Sans longs conciliabules, suivant nos traces de montĂ©e nous entreprĂźmes immĂ©diatement la dĂ©sescalade de la face. DĂ©contenancĂ©s, nous rejoignĂźmes la cabane du Grand Mountet Ă  20 h. 30, aprĂšs 46 heures d'efforts continus.
Au terme d’une bonne, bien que courte, nuit au refuge, dĂ©sappointĂ©s d’avoir passĂ© si prĂšs du succĂšs sans pourvoir clairement en donner les raisons, mais dĂ©terminĂ©s Ă  ne pas rester sur cette dĂ©convenue, nous nous mĂźmes en chemin pour la Pointe de Zinal, 3789 mĂštres, objectif secondaire, mais dont la face nord n’avait encore jamais Ă©tĂ© gravie en hiver. Toujours Ă©quipĂ©s, pour Daniel d’un piolet et d’un poignard Ă  glace, pour moi d’une tĂȘte de piolet et d’un poignard aussi, l’ascension de cette trĂšs escarpĂ©e face toute de vive glace nous donna du fil Ă  retordre. Nous sortĂźmes au sommet Ă  la nuit tombĂ©e. La mĂ©tĂ©o s’était subitement dĂ©gradĂ©e et c’est en pleine tempĂȘte que nous entreprĂźmes la descente. L’obscuritĂ© faisait alliance avec la neige soufflĂ©e Ă  l’horizontale pour ajouter Ă  la difficultĂ© de s’orienter. Par la suite, un mĂ©tĂ©orologiste nous confirma que, sur le massif montagneux oĂč nous nous trouvions alors, le vent avait soufflĂ© Ă  plus de cent kilomĂštres Ă  l’heure et que la tempĂ©rature Ă©tait tombĂ©e Ă  trente degrĂ©s centigrades au-dessous de zĂ©ro. Le retour par le Col Durand et le glacier Ă©ponyme s’avĂ©ra ardu. Quelque part, au pied de la lĂšvre infĂ©rieure de la rimaye longeant toute la face, nous avions laissĂ© nos skis. Le franchissement de la dite rimaye fut un morceau de bravoure, un de ceux qui rendent indĂ©fectibles les liens entre les membres d’une cordĂ©e. Par visibilitĂ© nulle, nous avions estimĂ© avoir atteint la lĂšvre supĂ©rieure, formant surplomb, de cette trĂšs large crevasse, lorsque sous nos crampons nous ne sentĂźmes plus que du vide. Sauter, sauter loin, le plus loin possible dans les aveugles tĂ©nĂšbres, dans l’espoir de se poser sur le glacier en contrebas du pot. Le coeur serrĂ© par l’apprĂ©hension, de ses mains gelĂ©es l’un tenait maladroitement les anneaux de corde tandis que l’autre, dans un grand bond, s’élançait vers une destination inconnue. Au terme de la trajectoire : l’heureuse rĂ©ussite d’une entreprise hasardeuse :
- A toi !
Enfin, nos skis, le lent cheminement Ă  la recherche du refuge, la sĂ©curitĂ© de l’abri retrouvĂ©.
J’avais trois doigts gelĂ©s, noirs et insensibles.
Le jour suivant fut celui du retour dans la vallée.
La presse rendit largement compte de ces Ă©vĂ©nements. Peu aprĂšs la parution des premiers articles relatant les faits, je reçus un appel tĂ©lĂ©phonique bouleversant :
- Bonjour, avez-vous vu mon fils à l’Obergabelhorn ?
- Votre fils ? Non, je regrette, nous n’avons rencontrĂ© personne.
- Il devait gravir ce sommet, il n’est pas encore rentrĂ©. Ça fait cinq ans que j’attends son retour. Il est lĂ -haut, vous avez dĂ» le voir.
DĂ©sarçonnĂ©, j’avais balbutiĂ© quelques mots de rĂ©confort :
- On le retrouvera, et puis, on est bien lĂ -haut quand on aime la montagne.

Les 22, 23 et 24 dĂ©cembre 1970, Werner Kleiner (le guide et braconnier des Plans-sur-Bex) et moi rĂ©ussirons ensemble les 1Ăšres ascensions hivernales de la Cime de l’Est, de la Forteresse et de la CathĂ©drale, dans la ChaĂźne des Dents du Midi.

Prùs d’un demi-siùcle plus tard.
Marcel Maurice Demont
© 2014

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